Psychologie, éducation & enseignement spécialisé
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L’invention de l’inventus, matière àdiscussion ?

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 

« La recherche scientifique présente une image dynamique précisément parce que, indépendamment et collectivement, les chercheurs doivent trouver le juste équilibre entre l’adhésion conservatrice au savoir accumulé et le renouvellement créateur. »

La preuve par neuf, Cédric Grimoult (Ellipses, 2009)

Notre époque est très favorable à la vie intellectuelle : l’édition d’essais est dynamique, les revues abondent(1), le web donne accès aux recherches et aux débats, les amitiés décloisonnent les spécialités. Ainsi, il n’est pas surprenant que des cheminements indépendants(2) se produisent. On lira ici comment est advenue la création du concept d’inventus qui maintenant acquiert une certaine reconnaissance malgré son élaboration en dehors de l’Université.

L’habitus

Le mot « habitus » est ancien, il provient de la philosophie et fut utilisé en sociologie, en particulier par Marcel Mauss(3) (1872-1950) et Norbert Elias (1897-1990). Pierre Bourdieu (1930-2002), agrégé de philosophie devenu sociologue, l’a popularisé. François Héran raconte de façon passionnante cette histoire dans son article « La seconde nature de l’habitus. Tradition philoso­phique et sens commun dans le langage sociologique. »(4)

Pour Bourdieu, les habitus sont des « systèmes de dispositions durables et transposables ».(5) Gisèle Sapiro explique : « L’habitus en vient donc à désigner ce système de schèmes cognitifs que Weber désignait par le terme d’ethos et auquel Bourdieu ajoute, à la suite de Mauss, les habitudes corporelles. »(6)

L’habitus, en définitive, résume l’ensemble des éléments routiniers qui génèrent l’appar­tenance à un groupe social. Et comme personne n’existe sans une appartenance sociale, nous possédons tous un habitus, qui bien sûr est corporel puisqu’il s’agit de notre existence relationnelle physique.

L’habitus pose la question du déterminisme des naissances et de l’implacable transmission des inégalités sociales. Et s’il y a des exceptions, elles confirment la règle. La narration des échappées est toujours passionnante.(7)

De l’habitus à l’habitus neuronal

L’étape charnière vers l’inventus est la rencontre de l’habitus avec la biologie. Pierre Bourdieu devint professeur au Collège de France en 1981, institution où le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, né en 1936, enseignait depuis 1975. Les deux scientifiques à succès se lurent mutuellement. Dans Les bases neurales de l’habitus(8), Changeux a colligé toutes les citations neuronales de Bourdieu, dont celles en rapport avec L’homme neuronal(9).

Précédemment, le biologiste avait donné dans L’homme de vérité (Odile Jacob, 2002), dans le chapitre « Epigenèse neuronale et évolution culturelle », un sous-chapitre intitulé « L’habitus neuronal » pour rapprocher ses travaux de ceux de Bourdieu. Mais Changeux ne définit pas précisément cette nouvelle notion, et il ne la reprend pas dans Les bases neurales de l’habitus.

Si l’on interroge un moteur de recherche avec « habitus neuronal », on trouve peu de références en dehors des nôtres(10). Remarquons toutefois une définition du Wiktionnaire : Habitus neuronal : « Façonnement progressif des connexions neuronales à travers une fonctionnalité constamment répétée grâce aux comportements sociaux et à l’imitation. »

On trouve également le lien d’une protestation contre le livre de Gérard Bronner et Etienne Géhin Le danger sociologique (PUF, 2017) par le sociologue Arnaud Saint-Martin intitulée « Le danger sociologique ? Un feu de paille »(11). Cet article mentionne l’expression « habitus neuronal ». On ne la retrouve pas dans Le danger sociologique mais le chapitre III de ce livre, qui s’intitule « La crainte des sciences cognitives : une peur injustifiée », comporte un sous-chapitre « Bourdieu et le cerveau » qui cite le texte Les bases neurales de l’habitus.

De l’habitus neuronal à l’inventus neuronal

Pour ma part, lisant en 2002 L’homme de vérité, je trouvai excellent le rapprochement entre l’habitus et le fonctionnement neuronal. Cependant, il m’apparut que l’habitus neuronal ne pouvait pas rendre compte de ma préoccupation première, le fait que les humains élargissent toujours leur champ relationnel – ce que j’appelle depuis 2010 l’extensio – par l’exploration et la créativité. Je souhaitais insister sur l’idée que l’exploration est inhérente au fonctionnement neuronal. Soudain, l’expression « inventus neuronal » apparut sous ma plume(12).

Mon article « Les neurones et la créativité » fut publié par la revue Lieux d’Etre (n° 36, automne 2003) et mis en ligne la même année (Les neurones et la créativité (Eugène Michel) (dcalin.fr)) : « Le corollaire de l’habitus neuronal est ce que j’appellerai l’inventus neuronal. En quelque sorte, la « plasticité de construction » de l’habitus neuronal est inséparable de la « plasticité d’exploration » de l’inventus neuronal. » Je précisais : « Or, la créativité pourrait être caractérisée par la volonté d’échapper à une connectique neuronale collective. Chez l’enfant, comme chez l’adulte créatif, il y a une sorte d’intuition de la nécessité de stimuler en permanence la plasticité neuronale pour aussi bien fuir l’ennui que se donner toutes les chances de pouvoir s’adapter à des modifications environnementales. »

Dans le Wiktionnaire, l’expression « inventus neuronal » est donnée en lien avec celle d’« habitus neuronal » avec cette définition : « Façonnement progressif des connexions neuronales lié à l’adaptation à la nouveauté et à l’exploration. » Et l’origine y est bien explicitée : « Terme popularisé par Eugène Michel, biophysicien et écrivain, dans son article Les neurones et la créativité, revue Lieux d’Être, n° 36, en automne 2003) sur le modèle de l’habitus neuronal de J.-P. Changeux. »(13)

De l’inventus neuronal à l’inventus

Dans mon article de 2003, au fil du développement, j’abrégeai spontanément l’expression « inventus neuronal » en « inventus » : « L’absence d’habitus ou son excès entraînent une absence ou un excès d’inventus fort dommageables. » Sans m’en rendre compte, j’avais créé une nouvelle notion qui osait challenger celle de Bourdieu !

Le concept d’inventus devint la clé de voûte de mes travaux sur la description du développement individuel et collectif que j’élaborais depuis une dizaine d’années. En 2010, je le reliai à la notion plus générale de plasticité corporelle : « Si l’inventus neuronal explicite la plasticité neuronale, l’inventus est sa généralisation à la plasticité corporelle biophysique. » (« Habitus, inventus et plasticité corporelle » (Eugène Michel) (dcalin.fr)) Et le théorème fondamental de la théorie de l’extensio trouvait sa formulation : « L’extensio résulte de l’incessante émergence de l’inventus dans l’habitus. »

Récemment, a été publié un « Abrégé de la théorie de l’extensio » qui donne une définition de l’inventus : « Le concept d’« inventus » résume l’aptitude intrinsèque du corps à explorer le champ relationnel et à améliorer ses techniques relationnelles. La créativité et l’innovation sont des cas particuliers d’inventus. » et je propose la formule : « Un habitus est un inventus qui a réussi. »(14)

Est également consultable l’article de 2009 « L’Inventus neuronal, un nouveau concept à partir de Changeux et Bourdieu » (Eugène Michel) (dcalin.fr) : « L’habitus neuronal est le versant imitatif de l’être, l’inventus neuronal son versant explorateur. Si les neurones se stabilisent grâce à la répétition, il ne faut pas oublier qu’ils sont inséparables de la recherche de solution à des problématiques toujours nouvelles liées au besoin d’apports et à l’extension du champ relationnel. / Quels que soient son âge et sa spécialisation, un être ne s’épanouira que s’il sollicite aussi bien son habitus que son inventus. C’est dans la coordination entre ces deux attitudes que l’édifice neuronal aura des chances de fonctionner d’une façon correcte. »

Inventus vs. habitus ?

Il faut bien comprendre ce qui se passe. Tout ce que les humains font est le résultat de notre activité corporelle dans une roue neuronale incessante telle que : capteurs sensoriels « neurones » contractions musculaires(15) « capteurs sensoriels » etc. Ainsi, aussi bien chez l’enfant (ontogenèse) que chez l’espèce humaine (phylogenèse), le développement va s’orienter vers trois affinements : celui des capteurs sensoriels, celui de la décision neuronale et celui des fibres musculaires.

Ces trois affinements s’effectuent à la fois par la mémoire reproductive et par la relation immédiate avec l’environnement. Le résultat est une extension perpétuelle de la relation à l’environnement, ce que j’appelle le « champ relationnel », grâce à l’acquisition des quatre outils neuronaux que sont les sens, les gestes, la parole et l’écrit, et à leur amélioration. L’habitus représente la stabilisation mémorisée, l’inventus l’exploration incessante autour de la mémorisation. La nouveauté est continuelle dans l’historicité individuelle et collective. La répétition (fastidieuse) pour l’acquisition d’un habitus et pour sa pratique ne peut s’effectuer qu’accompagnée de l’exploration (ludique) pour l’acquisition d’un inventus et pour sa pratique.

L’inventus apporte une critique radicale de l’habitus de Bourdieu. Il est une protestation. L’habitus n’existe que parce que l’inventus le précède. Aucun enfant ne peut apprendre si la transmission n’est pas accompagnée d’une exploration(16). De même, il est bien connu que les métiers ne peuvent être entièrement codifiés(17).

L’inventus est l’affirmation que la créativité est inhérente à l’existence à tout âge en vertu du fonctionnement corporel ; en aucun cas, elle n’appartient à des spécialistes. Et quiconque tente de restreindre une personne dans cette prérogative universelle doit s’attendre à des rébellions, que ce soit celle des enfants, des adolescents, des employés, des femmes ou des étrangers.

L’élément essentiel de la théorie de l’extensio est de décrire le développement occidental comme passant maintenant par trois étapes successives d’extension du champ relationnel : familiale, collective et individuelle. Ces étapes sont en gigogne, de sorte qu’elles restent toutes trois contemporaines. L’étape individuelle étant récente, l’inventus de chaque habitant y devient beaucoup plus visible. Dans l’étape collective, l’inventus est valorisé plutôt chez les grandes personnalités.

La théorie de l’extensio décrit la « pression sociale pour la compétition »(18). En effet, la transmission d’habitus et d’inventus ainsi que la stratégie de cumuls génèrent trois compétitions en gigogne redoutables : compétitions familiale, collective et individuelle. Le patrimoine familial relève de la première, les diplômes de la seconde, les passions individuelles de la troisième.

Quelle épistémologie pour l’inventus ?

La notion d’inventus pose un problème de légitimité. Issue d’une rencontre de la sociologie avec la biologie, à quel domaine appartient-elle ? De plus, sa publication s’est produite en dehors du champ universitaire dans une revue de littérature, puis sur un site internet intitulé « Psychologie, éducation & enseignement spécialisé » (www.dcalin.fr).

On peut aussi s’interroger sur la relation avec la philosophie. La notion d’inventus est-elle un nouveau concept ? La notion sociologique d’habitus provenant elle-même de la philosophie, il semble logique que celle d’inventus y remonte.

Le but de cet article est d’essayer de motiver une discussion. C’est le propre de la créativité de pouvoir émerger dans des lieux improbables. Surtout au moment où le numérique et Internet bouleversent la vie intellectuelle.

La question qui se pose alors me semble épistémologique. Seule l’épistémologie peut être amenée à analyser les interfaces entre les diverses sciences et la pertinence des étincelles produites par des rapprochements inattendus.

Eugène Michel
Novembre 2021

 
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Notes

(1) L’association Ent’revues publie un annuaire des revues en langue française (www.entrevues.org). Sont dénombrées 1854 revues-papier, 811 revues-papier et numérique, 482 revues-numérique (site consulté en nov. 2021).

(2) Ce qui oblige aussi à une vigilance, comme celle que réalise très bien l’Afis, Association française d’information scientifique.

(3) Par exemple dans son article « Les techniques du corps » (Journal de Psychologie, XXXII, 3-4, 1936).

(4) Revue française de sociologie, 1987, 28-3
(https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1987_num_28_3_2423)

(5) Le Sens pratique, Minuit, 1980, p. 88

(6) In Pierre Bourdieu, sociologue, ouvrage collectif, Fayard, 2004, p. 68.

(7) Comme celle de Didier Eribon dans Retour à Reims, Fayard, 2009.

(8) in Croyance, Raison et déraison, dir. Gérard Fussman, Odile Jacob, 2006.

(9) J.-P. Changeux, Fayard, 1983.

(10) Ce qui s’avère peu fiable, les critères de citations des moteurs de recherche dépendant des fréquences de consultation.

(11) Revue Zilsel 2018/1 (n° 3), pp. 411 à 442. (Le danger sociologique ? Un feu de paille| Cairn.info)

(12) Le latinisme inventus me fut inspiré par l’inventio de la rhétorique ancienne. On se souvient qu’il s’agissait d’une méthode de préparation d’un discours en cinq moments : l’inventio, la dispositio, l’elocutio, la memoria et l’actio.

(13) Tous mes remerciements à la personne qui a effectué cette publication.

(14) Cette formule est banale dans le domaine technologique : il faut bien qu’un produit ait été « inventé » pour qu’il soit ensuite diffusé. Elle rejoint d’ailleurs le propos du sociologue Gabriel Tarde (Les lois de l’imitation, 1895) : « L’invention et l’imitation sont l’acte social élémentaire, nous le savons. » (Slatkine, 1979, p. 157)

(15) Les gestes, la parole et l’écriture sont le résultat d’une activité musculaire.

(16) D’où l’exaspération prévisible des pédagogues qui exigeraient une assimilation servile.

(17) Il n’y a pas de vie professionnelle possible sans une inventivité individuelle et collective. La routine fastidieuse ne peut être acceptée qu’au service de cette inventivité.

(18) Cf. L’atelier neuronal, Edilivre, 2020, pp. 85 à 91.

 
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