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Théorie de l’extensio et confinement

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 

Le principe fondamental de la théorie de l’extensio est d’affirmer que la vie consiste à élargir sans cesse son champ relationnel. En cas d’empêchement, une souffrance survient. Ainsi, il semble inévitable que le confinement soit vécu comme très pénible. Cependant, les situations restent très diverses.

Rappelons que la théorie de l’extensio formule l’idée que, en raison des étapes de notre développement, nous menons trois vies plus ou moins conflictuelles : une vie familiale, une vie collective et une vie individuelle. Les trois étapes en gigogne augmentent notre relation au monde grâce à l’acquisition des quatre outils neuronaux successifs : les sens, les gestes, la parole et l’écrit.

Sans surprise, le confinement – qui provoque une réduction de notre relation au monde – nous ramène en priorité à la vie familiale. On assiste à une intensification (agréable ou pas) des relations de cohabitation liées aux sentiments. L’inquiétude pour la bonne santé des proches est amplifiée par la pandémie.

Le repli familial se produit au détriment majeur de la vie collective dont la réduction est drastique pour la plupart des habitants. Mais l’engagement collectif se concentre sur les services publics et les fournitures dites de première nécessité. L’indispensable réalité collective génère des créativités comme celle, en ville, des applaudissements à 20h pour remercier les soignants.

Quant à la vie individuelle, elle sera elle aussi fortement impactée par la perte de la liberté de mouvement vers le monde. Pour une personne vivant seule, le risque de grand désarroi est important. Tout dépendra de l’utilisation sportive de l’heure permise de sortie, des conversations orales par téléphone et de l’intérêt pour l’écriture et la lecture. La réduction sensorielle et relationnelle pourra être compensée par une volonté créative avec ce qui reste possible.

Heureusement, le numérique – outil majeur d’extension de la relation au monde – permet d’atténuer les effets du confinement. On assiste à la mise en place du télétravail et à un engouement pour les techniques de visioconférences. Une continuité pédagogique est organisée, le web multiplie les possibilités ludiques ou intellectuelles.

Enfin, on peut imaginer d’une façon utopique que le danger viral obligerait l’humanité à modérer durablement son activité et donc à lui permettre d’éviter les désastres de la pollution, du réchauffement climatique, de l’épuisement des ressources. Cf. notre article Modérer notre extensio !

Dans tous les cas, la nécessité affective pour chacun augmente. Le sentiment fondamental est l’amour, qu’il soit passé, présent ou à venir. Pour ceux que le travail ne submerge pas, le confinement donne alors soudain tout le temps pour vivre les émotions intenses de manque ou de fusion. Pour la vie collective, camaraderie et fraternité prennent un jour nouveau. Enfin, l’amitié, qui est inhérente à l’individualité, se voit soudain magnifiée.

L’amour peut être lointain, la camaraderie conflictuelle, mais si l’on réfléchit, nous avons toujours des amis. Ils établissent une continuité dans le temps et dans l’espace, ainsi que dans la force des liens. Depuis l’intimité jusqu’à l’extimité, l’amitié construit une multitude d’attachements à laquelle le confinement nous engage à réfléchir. On s’étonne alors que l’on ne prenne pas plus conscience dans la vie courante de cette immensité qui alimente notre existence.

L’amitié est une évidence et pourtant il n’est pas certain que nous la cultivions délibérément. Les vies familiales et professionnelles nous accaparent. On se perd facilement de vue suite à des déménagements, des désaccords inopinés, des jalousies. L’amitié naît lors de moments particuliers et elle se consolide avec le temps. L’initiative est nécessaire de part et d’autre. Dès qu’une moitié devient paresseuse, le lien s’estompe.

Michel Tournier le dit très bien : « Il ne peut y avoir d’amitié sans réciprocité. » L’amitié nécessite à la fois un partage bienveillant des passions de la vie et une volonté de se placer en dehors des aléas du quotidien. De sorte que, plus le temps passe, plus le lien se conforte, sans se replier dans l’unique.

« Il y a de merveilleuses joies dans l’amitié », écrit le philosophe Alain dans son texte Amitié qu’il conclut ainsi : « Plus on sort de soi-même et plus on est soi-même ; mieux aussi on se sent vivre. Ne laisse pas pourrir ton bois dans ta cave. »

Pendant le confinement, la méditation sur l’amitié amènera le constat, pour la plupart d’entre nous, de notre faiblesse en ce domaine. C’est que l’amitié, loin d’être une évidence culturelle ancienne, est une conquête récente. Les nouvelles générations apprennent à l’inventer.

Que nous soyons en confinement familial parents-enfants ou de couple, en engagement professionnel indispensable ou en solitude, nous pouvons téléphoner, envoyer des textos ou des emails à tous nos amis et amies. Nous rencontrons alors des réactions variées : silences, parcimonies, compréhensions, soutiens, enthousiasmes. Dans tous les cas, une pensée sincère est nécessaire et une certaine audace.

Car la question fondamentale à se poser est : au-delà des discrétions indispensables des vies familiales et collectives, c’est-à-dire de l’amour et de la camaraderie, qu’est-ce que l’amitié peut apporter pour l’exploration de l’instant et de l’avenir ? Notre corps est ainsi fait qu’il s’installe toujours dans une sorte de confinement mental. L’amitié relève le défi. Ajoutée à l’amour familial et à la camaraderie collective, elle crée notre individualité non conformiste.

Eugène Michel
Avril 2020

 
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Dernière révision : mercredi 15 avril 2020 – 12:20:00
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