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Théorie de l’extensio : nos trois vies conflictuelles

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 

Parler de trois vies peut paraître bizarre. N’ai-je point une vie, et une seule ? Ne suis-je pas une indéniable unité ?

La théorie de l’extensio détermine quatre étapes du développement, c’est-à-dire d’extension de notre relation au monde : l’étape maternelle, l’étape familiale, l’étape collective et l’étape individuelle. La première étape est une évidence puisqu’il s’agit du moment où nous sommes dans le ventre de la maman et des premiers mois après la naissance.

Quant aux trois étapes suivantes, en gigogne, elles ne sont pas flagrantes car le plus souvent on se situe préférentiellement dans l’une d’entre elles : les jeunes sont plutôt dans l’étape individuelle, ils s’émancipent de leur famille et fuient les contraintes collectives pour cultiver leur individualité ; les aînés se focalisent soit sur l’étape familiale avec les enfants soit sur l’étape collective avec l’ambition professionnelle ; les personnes âgées reviennent vers l’étape familiale.

L’idée d’étapes est d’ailleurs peu appréciée car chacun se croit dans un absolu – le meilleur choix – et a été élevé dans une vision culturelle figée sur le mode de dualités diverses : hommes-femmes, famille-amis, jeunes-vieux, etc.

Pourtant, la réalité des trois étapes peut être décrite sous la forme des trois vies présentes en nous chaque jour.

La vie familiale est la première de nos réalités. Etre un enfant, c’est avoir a minima une mère qui elle-même a eu une mère. La vie animale, et donc la vie humaine, commence ses premiers regroupements autour de la reproduction. Le sociobiologiste Pierre Jaisson insiste sur l’importance de l’« altruisme de parentèle ». Quelle belle expression ! Ainsi, toute personne en situation difficile par rapport à la famille voit son développement ultérieur fragilisé. Si la famille est le premier moment de notre vie affective, le premier lieu de l’amour, elle initie également notre activité intellectuelle. La langue orale reste l’outil principal de l’étape familiale.

Grâce à l’écrit et à son impact sur les techniques et les échanges, la relation s’élargit vers le monde pour nous faire accéder à une vie collective fondée sur l’amitié et la camaraderie. Après l’appartenance à une famille, nous devenons citoyens d’un pays où s’organise la vie économique. Les études, les activités professionnelles, l’adhésion aux associations, la lecture des journaux, les militantismes, etc. relèvent de la vie collective.

On pourrait se satisfaire de ces deux premières vies. Cependant, les outils qui ont permis de les structurer – la parole et l’écrit – génèrent une nouvelle extension de la relation au monde, c’est la vie individuelle. Celle-ci consiste à conquérir une autonomie d’exploration du monde où l’on revendique une libre relation planétaire et des passions personnelles. Elle se base sur les quatre prérogatives principales du corps : la santé, la sexualité, l’esthétique et la pratique sportive. Ajoutée aux vies familiale et collective, la vie individuelle crée un atout supplémentaire d’épanouissement.

Donc, nous avons trois vies. Chacun peut, selon les moments de l’année ou de l’existence, accorder une priorité à l’une ou l’autre, mais on évitera d’imposer une vie aux deux autres. Les luttes politiques intéressent peu la « cellule » familiale, la créativité artistique inquiète les entreprises, etc. Cela demande une certaine perspicacité.

Repérer si tel ou tel interlocuteur se situe en priorité dans l’une des trois vies est fondamental pour la qualité de la relation. Surtout s’il y a focalisation pour cause de traumatisme ou de passion. Auquel cas, la prudence est requise. Chaque fois, on se gardera de minimiser la valeur familiale, collective ou individuelle. Et inversement, vouloir intéresser quelqu’un à une étape différente de celle où il se trouve est louable mais source de rejet.

Dans chacune des trois vies, il importe de mettre en œuvre un extensio – c’est-à-dire le duo habitus / inventus. L’attitude inventive est indispensable dans la famille, dans le métier et dans les projets personnels. Mais cette créativité doit se moduler dans le prolongement des trois habitus – familiaux, collectifs et individuels – qui rendent possibles les liens sociaux.

Dynamiser nos trois vies n’est pas facile. Une compréhension toujours renouvelée des situations est nécessaire. Et l’on doit faire preuve aussi bien de discrétion que d’audace. Les tiraillements et conflits guettent. L’adolescent crée sa vie individuelle, il va contester l’autorité familiale et collective ; le jeune couple a des enfants : chaque parent risque d’être frustré dans sa vie individuelle ; la femme poursuit une carrière dynamique : sa famille pourra se sentir délaissée ; les enfants majeurs quittent le foyer familial : brusque obligation des parents d’augmenter leurs vies collectives et individuelles ; départ à la retraite : effondrement de la vie collective ; grand âge : vie individuelle génératrice de solitude si les deux autres vies s’amenuisent.

Le rôle du législateur est délicat. En effet, il s’agit d’inscrire les évolutions des trois étapes alors même qu’elles ne sont pas partagées par tous. Par exemple, le respect et l’égalité des femmes qui sont une conquête de la vie individuelle doivent être accompagnés de lois concernant la vie familiale (femmes battues, droit à l’avortement, etc.) ou la vie collective (discriminations, agressions, prostitution, etc.).

Avoir trois vies non seulement résulte de l’utile élargissement du champ relationnel, mais de plus, on remarquera que cela évite les confrontations duelles : famille / travail ; travail / loisir ; famille / loisir.

Avec les progrès du numérique, on peut imaginer qu’une cinquième étape du développement est en cours d’exploration. Ainsi, une quatrième vie apparaît, peut-être celle des réseaux sociaux et du « virtuel ». On ne peut que se réjouir de cette situation. Loin d’être enfermée dans une clôture statique, l’existence a tout l’avenir devant elle. Son histoire est de quitter l’un fusionnel de l’étape maternelle pour aller vers le deux où rivalisent les étapes familiale et collective, puis de conquérir la multiplicité.

Eugène Michel
Septembre 2016

 
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Dernière révision : mercredi 21 septembre 2016 – 19:25:00
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