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Théorie de l’extensio et individualisation :
les effets de la généralisation de l’enseignement supérieur

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 

La théorie de l’extensio nomme « étape individuelle » l’augmentation depuis un demi-siècle de l’individualisation dans l’ensemble de la population. Il s’agit d’une nouvelle extension de la relation au monde rendue possible par la pratique personnelle de l’écriture-lecture.

L’invention de l’écrit est très récente par rapport à l’émergence de la parole il y a 100 000 ans. Il n’est donc pas surprenant que la diffusion de cette technique corporelle soit toujours en cours. Et si l’on figure par une pomme les cinq millénaires de la littéralité, l’étape individuelle actuelle, qui date de moins d’un siècle, est représentée par la peau de cette pomme.

On peut considérer qu’il y a eu, en France, trois vagues de généralisation de l’enseignement scolaire. 1880 : enseignement primaire laïque pour les garçons et pour les filles ; 1920 : enseignement secondaire ; 1960 : enseignement supérieur.

Le taux de jeunes gens au lycée atteint aujourd’hui dans notre pays 80% d’une classe d’âge. Les 2/3 continuant leurs études, on arrive à 60% des jeunes gens qui suivent l’enseignement supérieur(1). Un boom de la généralisation (encore appelée « démocratisation ») de l’enseignement supérieur vient donc de se produire, ce qui est compréhensible étant donné l’impact des diplômes sur les métiers et sur la hiérarchie sociale.

Or, il s’agit du passage à l’âge de majorité, fixé en France à 18 ans depuis 1974. Quand bien même des pressions familiales et sociales s’exerceraient sur les jeunes adultes, les études relèvent d’un choix délibéré qui augmente l’individualisation. La personne s’émancipe de sa famille et de sa collectivité, elle s’aperçoit qu’elle appartient en priorité à elle-même, au-delà de l’affectif familial et de l’économique social.

Les études supérieures génèrent une cascade de conséquences. D’abord, ce sont les jeunes adultes eux-mêmes qui décident d’effectuer ce parcours semé d’« épreuves » individualisantes. Les examens et les concours(2) sont isolationnistes car il s‘agit d’évaluer les compétences individuelles sans aucune aide extérieure. Les vastes salles laissent un espace entre chaque table individuelle. La distance crée le moi. On ne doit qu’à soi-même ce qu’on va réussir ou rater. Et cela dure pendant plusieurs années au cours desquelles se développe l’ambition d’obtenir des diplômes pour un projet personnel.

L’étudiant(e) ne s’inquiète pas trop d’autrui, voire même fait tout son possible pour le dépasser, soit par le classement, soit par la multiplicité des compétences. Le diplôme « supérieur »(3) – document individuel – augmente fortement l’individualisation qui s’exacerbe dans le curriculum vitae, sésame à monnayer. Certes, on appartient d’abord à un nom familial et à une localisation, puis à une structure éducative, mais ensuite il est nécessaire de se démarquer jusqu’à l’affichage des loisirs. L’entretien individuel devient la clé de l’embauche : on doit montrer que l’on est semblable, rassurant(e) mais également différent(e), meilleur(e) pour une raison ou une autre.

La deuxième conséquence majeure est due à la pratique de la parole et de l’écriture raisonnantes. J’existe, j’étudie, je nourris mon cerveau et l’entraîne à penser. L’exercice assidu, en toute liberté, de la discussion amicale, de la lecture et de l’écriture fait émerger peu à peu une « pensée individuelle », comme nous en avons fait la description dans notre article précédent. Cette pensée individuelle, qui appartient à l’étape individuelle, s’affirmera de façon discrète ou conflictuelle par rapport aux pensées familiale et collective des deux étapes précédentes.

La troisième conséquence est due à la fois à la mixité et, pour la majorité des étudiants, à une augmentation du temps de loisir. Ceci favorise la prise de conscience du corps inhérente à l’étape individuelle. Le corps individualisé porte la compétition. Sa présentation devient importante et les aptitudes lui appartiennent. Le dualisme corps / esprit s’atténue dans une tendance à la réconciliation existentielle, et cela d’autant qu’est constatée l’exceptionnel allongement de l’espérance de vie et qu’il n’y a plus eu de guerres sur le territoire depuis plus d’un demi-siècle.

Parallèlement aux effets positifs, il faut tenir compte d’un fort taux d’échecs – plus du tiers des étudiant(e)s – sur les trois premières années de l’enseignement supérieur. Que deviennent les jeunes gens qui ont commencé à renforcer leur individualité et qui se voient exclus de toute félicitation sociale et financière ? Sans compter que, même diplômés, de nombreux jeunes subissent l’encombrement de la pyramide professionnelle.

À ce groupe désabusé, il faut bien sûr ajouter les exclus de toute formation qualifiante, les 20 % sans bac, qui risquent de se trouver en errance dans l’étape individuelle et en ressentiment par rapport à l’étape collective.

Si l’écrit n’est pas valorisé chez ces jeunes gens, on comprendra qu’ils se focalisent sur la parole ou sur les gestes. À défaut, un désastre est annoncé. L’État doit se rendre compte que la généralisation de l’enseignement supérieur qu’il organise à juste titre laisse un certain nombre de nouveaux venus en détresse morale et/ou économique. Des parcours d’accueil et d’encouragement doivent être créés dans chaque localité, et cela d’autant plus si l’environnement familial fait défaut.

La généralisation de l’enseignement supérieur est la suite inévitable de la propagation de l’aptitude corporelle littérale. L’avènement du numérique et d’internet n’est pas un hasard en tant que nouveau progrès de la technique individualisante de l’écrit. L’écrit deviendra un jour aussi courant que la parole qui d’ailleurs continue elle-même de s’affiner nationalement et, par le bilinguisme et la traduction simultanée, internationalement. En attendant, ses bénéfices sont mêlés de souffrances.

Nous postulerons qu’il ne peut y avoir d’épanouissement réel dans l’individualisation sans une pratique personnelle harmonieuse de la parole et de l’écrit. Non seulement les actes d’écouter, parler, lire et écrire sont devenus une nécessité neuronale pour chacun, mais il est nécessaire d’en prendre conscience et de les revendiquer.

L’individualisation dans notre société est beaucoup plus radicale qu’on ne le pense. Il ne s’agit pas d’un caprice passager ou d’un excès néfaste d’individualisme. L’étape individuelle est un monde nouveau inséparable de la littéralité qui a tout l’avenir devant lui et que les nouvelles générations vivent comme allant de soi, en oubliant parfois qu’il n’est possible, ce monde nouveau, que porté par l’étape familiale reproductrice et l’étape collective attentive à tous.

La généralisation de l’enseignement supérieur permet d’imaginer que l’on va assister en ce siècle à une véritable envolée d’autonomie des habitants qui bientôt adopteront une attitude d’étude personnelle tout au long de la vie et de décloisonnement par rapport à des études trop spécialisées. Mais il faut reconnaître que le premier emploi marque encore très souvent chez les diplômés l’atténuation de la fantaisie intellectuelle individuelle par manque de stimulation et accaparement par le travail et la vie familiale(4).

 
Mai 2018

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Notes

(1) Cf. Monique Canto-Sperber, L’oligarchie de l’excellence, PUF, 2017.

(2) À noter toutefois que la compétition par concours freine l’individualisation par manque de temps personnel et allégeance à l’organisation collective. On assiste ensuite à une réintégration collective vers des situations à hauts revenus.

(3) L’individualisation commence bien sûr avec le bac par les catégories et les mentions.

(4) Le grand nombre de divorces en ville fait penser à un brusque réveil des individualisations brimées. Le roman La femme gelée d’Annie Ernaux (Gallimard, 1981) expose très bien la problématique.

 
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Dernière révision : lundi 14 mai 2018 – 11:15:00
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