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Théorie de l’extensio et pensée

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 

Au regard de la théorie de l’extensio, la pensée ne fait pas mystère : elle commence dès qu’une concentration de neurones apparaît dans l’évolution animale. Tout centre nerveux reçoit des informations, les compare à des données mémorisées, et produit une décision de non-réaction, d’attente ou d’action. La routine est traitée rapidement, sans recourir aux degrés de complexité les plus élevés, tandis que la nouveauté peut nécessiter la totalité des aptitudes neuronales.

La théorie de l’extensio insiste sur l’acquisition en gigogne, au fur et à mesure de la multipli­cation neuronale, des quatre outils neuronaux que sont les sens, les gestes, la parole et l’écrit. On pourrait donc en déduire qu’il existe quatre pensées : la pensée sensorielle, la pensée gestuelle, la pensée orale et la pensée écrite. Cependant, ce découpage n’indiquerait pas que la parole et l’écrit, loin de se substituer aux deux premiers outils, en dépendent totalement puisqu’ils en résultent. D’autre part, les mots – qu’ils soient parlés, lus ou évoqués mentalement – nous sont devenus tellement intrinsèques, d’une façon universelle, qu’il est difficile de les extraire d’une activité quelconque. Par exemple, c’est dès le stade fœtal que l’enfant acquiert sensoriellement, par l’ouïe et les vibrations liquidiennes, la notion d’intention orale.

Plus porteur nous semble le parallèle avec les étapes du développement qui, selon la théorie de l’extensio, découlent des outils neuronaux : les étapes familiale, collective et individuelle. Ainsi, nous dirons que nous ajoutons successivement les unes aux autres, en gigogne, trois pensées : la pensée familiale, la pensée collective et la pensée individuelle. Et chacune de ces pensées peut utiliser un ou plusieurs des quatre outils, avec, bien sûr, une augmentation de l’écrit dans les pensées collective et individuelle.

Dans la pensée familiale, il s’agit de prendre conscience de l’enchevêtrement des liens sanguins et sentimentaux, depuis ceux issus de l’enfance jusqu’aux plus récents. Le sensoriel est prépondérant depuis l’odeur jusqu’au tactile. Et l’oralité, par tout ce qui est dit ou non-dit, produit des impacts considérables.

La pensée collective est plus technique, portée par l’observation. La logique et l’efficacité entrent en lice. Le but à atteindre devient prioritaire. C’est le monde des études, du travail, du droit, de la politique, des activités sociales. Le sensoriel s’efface dans l’implicite, l’oralité dédramatisée se généralise, et c’est l’écrit impersonnel qui devient structurant.

Avec la pensée individuelle, l’être analyse en tout instant sa situation corporelle par rapport au monde, et cherche un sens à sa vie au-delà des idéologies familiale et collective. L’extension relationnelle est telle que chacun des quatre outils est magnifié, avec en plus l’émergence de l’écriture-lecture personnelle.

Parler de pensée individuelle peut certes paraître un pléonasme. Toute pensée n’est-elle pas par essence individuelle ? Ce que nous voulons dire, c’est que la pensée s’augmente grâce aux outils neuronaux vers la conscience affirmée de soi-même, au-delà de toute appartenance d’abord familiale puis collective.

Nous obtenons le tableau suivant dans lequel le signe « + » indique qu’en aucun cas il ne s’agit d’une substitution, mais au contraire d’une adjonction en gigogne :


Pensée Outils neuronaux Qualités premières Extensio Productions caractéristiques
Familiale Sens + gestes + parole Émotion Village Rituels
Collective + écrits impersonnels + Observation + Nation + Documents techniques
Individuelle + écrits personnels + Imagination + Monde + Journal intime

De ce tableau, on déduit qu’il est impossible pour un humain d’échapper à la « pensée ». Nous inverserons le « Je pense, donc je suis » de Descartes en un : « Je suis, donc je pense ». La pensée est l’une des expressions physiques incontournables de notre réalité neuronale.

Sans surprise, le développement phylogénétique de la pensée entre dans la logique de la théorie de l’extensio. En tant que relation à l’action, la pensée se penche nécessairement sur le temps et l’espace. Elle concerne le présent, mais aussi le passé ou l’avenir, tous deux proches ou lointains dans l’espace. Plus l’être utilise les quatre outils neuronaux, plus il élargit sa relation au monde selon les étapes du développement, et plus sa pensée augmente l’ici et maintenant en des cercles analytiques de plus en plus larges, dans toutes les directions spatio-temporelles. Ainsi, plus l’être se développe, plus sa pensée se démultiplie. La pensée individuelle actuelle, générée par l’écrit, ne fait qu’augmenter la pluralité déjà existante de la pensée humaine.

On remarquera au passage que c’est à juste titre que l’idée de « pensée unique », même cantonnée à l’économie, nous révulse puisque les termes sont contradictoires : la pensée est multiple par simple conséquence de notre développement neuronal.

L’émergence de la pensée individuelle représente un bouleversement radical car ce n’est pas une personne ici ou là qui se met à penser par elle-même – comme il advenait avec des philosophes, des artistes ou des politiques – mais toute la population. La pensée individuelle contrarie à tout moment l’une des deux pensées précédentes. Par exemple, la pensée collective politique est bousculée et l’on voit les anciens partis perdre leur hégémonie sans qu’ils comprennent très bien ce qui leur arrive. Ou bien la famille traditionnelle est ballotée dans tous les sens depuis ses diverses recompositions jusqu’au mariage pour tous.

La pensée individuelle crée une mixité égalitaire. Elle brise l’ancien dualisme famille-société, la première plutôt réservée aux femmes, la seconde aux hommes, source d’une vision statique et inégalitaire, erronée, de la société humaine. Non seulement, personne n’a plus une priorité de pensée, mais moins encore les hommes par rapport aux femmes.

Cette conception de la pensée provoquée par la théorie de l’extensio n’est ni élitiste ni dévalorisante, mais pragmatique. Le découpage en trois pensées permet de positionner les questions abordées, de mieux appréhender les éventuelles cristallisations sur une des trois pensées, d’interpréter les conflits inattendus, et surtout de favoriser une vigilance par l’utilisation des outils neuronaux adéquats.

 
Janvier 2018

 
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Dernière révision : lundi 29 janvier 2018 – 17:45:00
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