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Un texte de Daniel Calin
Sommaire

Présentation
Les petits de 3/4 ans et plus encore les tout petits de 2/3 ans sont des enfants
“normalement difficiles”, un peu comme le seront
plus tard les adolescents des classes de quatrième et de
troisième. L’affectivité bouillonnante et tourmentée de
cet âge, basculant sans cesse des rires aux pleurs ou des
câlins aux colères, ne s’accorde pas sans mal avec les rituels scolaires.
Aux difficultés naturelles à cet âge se surajoutent celles qu’induit la
rupture que constitue l’entrée dans l’univers
scolaire. Cette rupture est certes plus ou moins nette selon les
vécus antérieurs de l’enfant. On ne peut pas dire en toute
rigueur que tous ces enfants doivent passer « de la mère
à l’école ». La généralisation du travail des
femmes fait que la très grande majorité des bébés
d’aujourd’hui sont élevés très tôt hors de
l’univers familial, et passent le plus clair de leur temps
de veille en nourrice ou en crèche. Cependant, même si ces
modes de “garde”, comme on dit, sont plus ou moins
collectifs, il n’en reste pas moins que le taux
d’encadrement des enfants y est toujours nettement plus fort
que celui pratiqué par l’école maternelle française,
même en prenant en compte comme il le convient les assistantes
maternelles. De plus, le rapport à l’enfant y reste
essentiellement maternant, par l’importance des soins
physiques, par la proximité et l’individualisation des
relations et par l’absence d’organisation systématique
des apprentissages. Tout cela change plus ou moins brutalement
dès que l’on franchit le seuil de l’école, même dite
maternelle. En ce sens, les enfants, autour de trois ans,
doivent, quasiment tous, passer d’un univers maternant à un
univers scolaire dont les finalités et les traditions sont très
éloignées du maternage.
Les besoins affectifs et relationnels des petits
Le trait dominant de l’affectivité des enfants de l’école maternelle est
le maintien d’une forte dépendance à l’égard des
adultes. Il faut ici se méfier des apparences. Telle petite
fille très affirmée dès deux ans, qui veut tout faire toute
seule, peut sembler précocement indépendante. Moyennant quoi,
on cessera aisément de s’en préoccuper. En réalité, à
cet âge, son affirmation têtue d’autonomie n’est
probablement que le meilleur moyen qu’elle ait trouvé pour
se faire reconnaître et valoriser par les adultes qui l’ont
entourée. Autrement dit, cela n’emporte aucune réelle
autonomie affective de sa part. Cette fillette reste aussi
dépendante émotionnellement du regard de l’adulte que tel
petit garçon du même âge qui a pris lui l’habitude
d’obtenir qu’on se préoccupe de lui en se pendant aux
jupes des mamans à sa portée.
Cette dépendance peut éventuellement être reportée sur des “grands”,
qui ont l’avantage d’être moins écrasants que les
vrais adultes, et qui sont parfois plus disponibles. Pour un
enfant de trois ans, un camarade de six ans est déjà un
“grand”. Lequel “grand” se sentira
grandir encore en s’occupant d’un plus petit que soi.
L’école française a hélas horreur du mélange des âges.
Maria Montessori savait jouer sur ces intérêts croisés pour
enrichir et diversifier les expériences relationnelles dans des
classes maternelles aux âges systématiquement mêlés...
Cette dépendance à l’égard des adultes ou des grands peut
s’extérioriser, on l’a vu, sous des formes
relativement diverses. Le fond émotionnel est cependant
toujours, sauf pathologies gravissimes, de l’ordre de
l’attachement, de la pulsion symbiotique, de désirs
fusionnels. Il s’agit de rester encore un peu materné,
de ne pas grandir trop vite, de retarder l’échéance de la
solitude existentielle qu’est l’accès à
l’autonomie affective, jamais pleinement atteinte bien sûr.
L’enfant qui entre à l’école maternelle a encore
autant besoin de bien nourrir son cœur de l’affection
des grandes personnes que de bien nourrir son corps en
croissance. La recherche de cette affection reste très
normalement sa préoccupation prioritaire. Une satisfaction
suffisante de cette quête, hors de l’école comme à
l’école, constitue une condition
préalable à une adhésion efficace aux activités scolaires.
Enseigner en classe maternelle passe d’abord par une prise en compte convenable de ces
besoins affectifs des élèves, en particulier en petite section.
Chez un enfant très jeune, les attitudes affectueuses sont perçues
comme positives par les adultes, même lorsqu’elles
sont quelque peu envahissantes. On y voit une marque
d’amour. On est touché par la transparence de ces regards,
par l’évidence de cette fragilité... Il est cependant
dangereux pour un éducateur de s’illusionner sur la nature
de cet “amour” que les petits peuvent leur
manifester d’une façon parfois si exubérante. Leur “amour”
n’est pas un amour de l’autre en tant
qu’autre, mais seulement un amour d’autrui en tant
qu’il sert leurs besoins matériels et affectifs, prêt à
se changer en haine explosive dès qu’autrui prend ses
distances ou tempère ses services. Le petit n’aime guère
l’autre que dans la mesure où cet autre renonce à être
vraiment autre. Sa relation à autrui reste égocentrique.
Elle instrumentalise autrui. Avant quatre ou cinq ans au
plus tôt, les petits ne sont pas capables d’amour, au sens
de relation positive à autrui pour autrui, désirant donc
respectant son altérité.
Cette capacité ne s’acquiert, ou plutôt ne s’ébauche que plus
tard, en particulier à travers les tourments de l’expérience
œdipienne. Mais il est clair que la scolarisation a un rôle
à jouer dans cet apprentissage de l’acceptation de
l’éloignement d’autrui, qui fonde la capacité à
respecter l’autre en tant que tel. Elle le joue d’abord
par son organisation même. L’entrée en classe fait de
l’enfant un enfant parmi d’autres, sans relation
privilégiée avec le maître de la classe. Elle le fait aussi
par ses finalités. Elle ne se préoccupe pas de l’enfant
en lui-même, mais de l’élève, c’est-à-dire
de l’enfant comme acteur de ses apprentissages. Il est ainsi
de la responsabilité éducative de l’enseignant en classe
maternelle, non pas de conforter les manifestations
d’attachement des petits, mais au contraire de les aider à
prendre progressivement leurs distances par rapport aux adultes,
en particulier pour investir les apprentissages scolaires.
Satisfaire, certes, les besoins de maternage encore vifs des
petits, mais a minima, en favorisant à l’inverse
systématiquement toutes les aspirations à l’autonomie.
L’autonomisation des enfants s’appuie sur le second registre affectif
caractéristique des enfants entrant en maternelle. Ce registre,
à l’exact opposé des besoins de maternage, est leur
tendance oppositionnelle, ou négativiste, ou sadique,
reconnue par tous les psychologues de l’enfance.
L’adulte perçoit inévitablement comme négatives et
déplaisantes les conduites qui traduisent ces tendances,
d’autant plus que les manifestations agressives des tout
petits sont souvent extraordinairement virulentes.
L’agressivité de ces jeunes enfants est pourtant la seule
force émotionnelle qui contrebalance en eux, de
l’intérieur, leurs tendances fusionnelles encore
envahissantes. L’agressivité est le ressort émotionnel
essentiel de la prise de distance, de la construction de
l’indépendance, de l’affirmation de soi. Elle est
aussi le ressort final des apprentissages : on apprend
toujours au fond pour grandir, c’est-à-dire en fin de
compte pour mieux contrôler son existence. Il est donc contraire
aux objectifs fondamentaux de la scolarisation de trop réprimer
les impulsions agressives des jeunes enfants, surtout si
l’on flatte trop par ailleurs leurs tendances
“affectueuses”. À cet âge, plus nettement
qu’à tout autre, c’est l’agressivité qui pousse
l’enfant de l’avant, alors que l’attachement le tire en arrière.
Il est cependant bien entendu hors de question de laisser libre cours aux entreprises
agressives des petits. Comme dans tout groupe humain où les
impulsions agressives peuvent se donner libre cours, les plus
faibles se retrouveraient vite dans un piteux état. Même si nos
sociétés se font volontiers, depuis Jean-Jacques Rousseau et sa
postérité romantique, une image angélique de la petite
enfance, tous les professionnels connaissent bien les capacités
d’agression physique de ces charmants chérubins :
morsures, griffures, coups de pied, arrachage de cheveux, jets
d’objets contondants ou pointus, vers le visage et les yeux
de préférence... Sans réprimer globalement les impulsions
agressives du jeune enfant, il s’agit de l’amener à
les contrôler, à les canaliser vers des formes acceptables, en
particulier vers l’appropriation, fière et agressive, des
savoirs et savoir-faire scolaires.
Tout cela fait des sections de tout petits ou de petits de l’école maternelle
des classes particulièrement difficiles à tenir. Il faudrait
peut-être plutôt dire que nombre de jeunes enseignants ont des
difficultés à bien se tenir face à ces classes, à bien gérer
les jeux relationnels subtils de rapprochement et
d’éloignement que nécessite l’éducation de ces très
jeunes enfants. Le jeune professeur d’école maternelle doit
d’urgence régler ses comptes avec ses illusions sur la
petite enfance, et probablement, au fond, sur la nature humaine.
Il doit aussi régler très vite ses comptes avec ses
ambivalences adolescentes prolongées par rapport à
l’exercice de l’autorité. Il est vrai que
l’expérience de ces classes favorise généralement une
telle accélération de la maturation...
La dernière caractéristique des petits de maternelle est leur incapacité à
se reconnaître entre eux comme alter ego, comme pairs.
Pour se reconnaître semblable, il faut d’abord se
connaître. La conscience de soi du petit est trop mal assurée
pour qu’il perçoive cette parité, cette identité entre
lui et son voisin de table. De plus, la dépendance à
l’égard de l’adulte, parent ou enseignant, reste trop
grande et mobilise trop le cœur pour que le pair soit
investi, voire seulement perçu. À cet âge, en milieu
collectif, les pairs sont donc ressentis avant tout comme des
rivaux dans la conquête de l’intérêt des adultes. Enfin,
les tout petits, jusque vers trois ans, sont encore attachés à
une conscience mégalomaniaque d’eux-mêmes, nourrie
par les conquêtes extraordinaires qu’ont été pour eux la
marche puis la parole puis l’entrée à l’école
elle-même, entretenue par l’admiration lue sur les visages
penchés vers eux, renforcée par leur capacité à maintenir
leur entourage à leur service. Cette image magnifiée
qu’ils veulent garder d’eux-mêmes leur interdit de se
reconnaître dans des pairs dont ils perçoivent trop bien la
petitesse et la fragilité. Les pairs sont pour eux un miroir
peu supportable, ce qui renforce encore à leur encontre la
forte tendance à l’agressivité caractéristique de cet
âge. L’organisation de la vie des petites classes de
l’école maternelle devra bien entendu tenir compte de ces
modalités dominantes des relations entre les enfants de cet âge.
Une porte de sortie
La France était traditionnellement un pays d’éducation autoritaire et plus
encore distante, pour ne pas dire abandonnique. Nous avons été
le pays des tours d’abandon et des mises en nourrice
éloignée. Nous étions le pays de Cosette et de Poil de
Carotte. Même le “bon” Rousseau a abandonné ses propres enfants...
Les années 1970 ont marqué une rupture très profonde, encore insuffisamment
perçue, par rapport à cette tradition. Ces trente dernières
années ont vu une évolution générale des attitudes
éducatives des familles vers ce que des sociologues ont nommé
le cocooning, c’est-à-dire vers des attitudes
éducatives très enrobantes, très protectrices, appuyées sur
un très fort investissement de l’enfant comme enfant,
débouchant souvent sur une extrême permissivité, voire sur un total laxisme.
Les glissements dans les idéologies éducatives ont joué un rôle manifeste dans ces
transformations, sous l’influence conjointe des humeurs
antiautoritaires de la jeunesse post-soixantehuitarde et de la
diffusion dilettante de certaines idées psychanalytiques. Ces
influences idéologiques ont été puissamment renforcées et
stabilisées par les évolutions simultanées des rôles
familiaux et des structures familiales. Les enfants, raréfiés,
sont devenus précieux. Le parent isolé, la mère dans la
plupart des cas, noie sa solitude dans la symbiose avec son
enfant. On vit pour lui et par lui. Révulsés à l’idée de
reproduire l’autoritarisme de leur propre père, les pères,
quand ils sont encore là, ne savent trop que faire de leur
paternité, font un peu n’importe quoi, pour en venir de
plus en plus fréquemment à se comporter comme des mères, ou
plus exactement comme la caricature qu’ils se font de La mère.
Plus généralement, dans un univers où toutes les valeurs sont fragilisées,
beaucoup d’adultes s’accrochent désespérément à
l’enfance, à une enfance imaginaire magnifiée et
sacralisée, et plus encore à l’enfance de leurs enfants
qu’à leur propre enfance. Le plus élémentaire bon sens
veut pourtant que l’enfant ait besoin pour grandir de
percevoir l’état adulte comme un idéal à atteindre. Que
peut-il vouloir devenir si les adultes qui l’entourent,
faisant de l’enfance en elle-même un idéal, idolâtrent en
lui cette enfance ? Quelle force le poussera encore de
l’avant ? Où puisera-t-il le singulier courage de
grandir, et d’apprendre pour grandir ?
Dans ces conditions culturelles, les attentes de beaucoup de familles par rapport à
l’école, surtout maternelle, sont devenues très
ambivalentes. D’un côté, ces familles voudraient une
école maternante, qui prolongerait la couveuse familiale, vouée
à choyer leurs chers bambins. Mais d’un autre côté, les
mêmes familles, déjà pressées, selon les milieux, par la peur
du chômage ou la course à la réussite, voudraient une école
performante, infusant toutes les sciences à leurs futurs jeunes
professionnels dynamiques... La contradiction fondamentale entre
ces deux attentes est déniée. Établir le lien de l’enfant
à l’école lorsque la relation des familles à
l’école est si problématique ne va bien sûr pas de soi.
L’évolution générale est assez puissante pour que les professionnels de
l’enseignement spécialisé constatent, même à ces franges
extrêmes de la population scolaire auxquelles ils ont affaire,
un glissement des problématiques familiales des élèves dont
ils ont la charge. Les carences affectives
classiques font place progressivement à des difficultés
induites par des surprotections familiales. Le laxisme familial
montant conduit à l’invention progressive de la notion de carences
éducatives. On voit se multiplier les gros bébés
attardés et les petits sauvages chaotiques.
Dans un tel contexte, l’école maternelle voit sa problématique traditionnelle
s’infléchir sérieusement. Sa mission centrale de
préparation aux apprentissages scolaires élémentaires reste
évidemment inchangée. Mais les conditions d’exercice de
cette mission se transforment en profondeur. La fragilité
traditionnelle du maternage dans notre pays justifiait que
l’école des petits soit avant tout une école maternelle,
maternante, soucieuse d’offrir aux enfants un cadre
de vie agréable, soucieuse de leur permettre d’exercer plus
librement et plus intensément une activité trop bridée ou trop
pauvre en milieu familial, soucieuse avant tout de leur
bien-être et de leur épanouissement. Actuellement, une telle
attitude ne ferait que redoubler les travers des nouvelles
attitudes éducatives familiales. La tâche éducative
prioritaire de l’école maternelle est en train de
s’inverser. Elle joue de plus en plus nettement un rôle de
séparation par rapport à un milieu familial trop enveloppant,
ainsi qu’un rôle d’imposition des règles minimales
face au laxisme familial. Elle doit distancier et cadrer, paterner plus que materner.
Pour beaucoup d’enfants, l’entrée à l’école maternelle
devient soit la seule issue pour échapper à l’emprise
familiale, soit le seul lieu pour faire l’apprentissage de
la loi. Dans notre dispositif éducatif global, l’école
maternelle devient de plus en plus l’indispensable porte de
sortie du cocon familial. C’est peut-être pourquoi, de nos
jours, le tout petit est souvent si pressé d’endosser son
cartable pour prendre le chemin écolier des grands. Il emporte
certes son nounours avec lui, et tous les trésors
d’affection qu’il enclôt. Mais, agrippant d’un
bras sa provision de tendresse, dents serrées et peur au ventre,
il lève ses yeux là-haut, vers la grande montagne à
conquérir. Loin, très loin, de toutes les mamans qui l’ont
entouré jusqu’alors...
Les adultes qui vont le recevoir devront l’aider dans cette grande aventure,
respecter scrupuleusement ce sérieux un peu trop crispé,
l’étayer et le consolider au fil des jours. Mais ils
devront aussi comprendre en silence que ce grand petit bonhomme
est encore bien fragile et qu’il faut savoir, avec toute la
discrétion qui s’impose, consoler ses peurs et assurer ses pas.
L’accueil
Les entreprises ont appris à communiquer. Tout conseiller en communication
martèle l’idée que l’image de l’entreprise se joue pour
une large part dans la façon dont elle se présente à ses
clients. La qualité intrinsèque des produits est sans valeur
marchande si l’accueil des clients susceptibles de bourse
délier pour se les approprier ne sait pas les accrocher. Plus
encore que l’image de marque de l’entreprise,
c’est la concrétisation de la valeur financière de sa
production qui se joue pour une bonne part dans cet
“habillage” de l’entreprise et de ses
produits. Même les services publics, voire les administrations,
se lancent tant bien que mal dans de grands lessivages des
façades offertes à leurs usagers et administrés. Le système
scolaire, à peu près seul, reste à l’écart de ce grand
mouvement de politesse sociale, gardé par ses hauts murs et ses
portes closes surveillées par des concierges rogues et
surchargées d’affiches impératives. Seule l’école
maternelle, de longue date, offre un visage plus avenant. Là,
les baies sont plus souvent vitrées que grillagées, et les
circulaires grises cèdent la place aux bariolages des artistes
du crû. Là, les parents peuvent passer les portes, monter les
étages, se répandre dans les classes et les cours, tirant leurs
enfants ou poussés par eux, selon les humeurs du jour...
C’est que les petits savent d’instinct le sens des choses et des visages.
Ils ne sauraient se convaincre que des portes claquées sur eux
enclosent un univers désirable. Leur adhésion à l’école est
certes préparée par leur intériorisation des valorisations
familiales de la scolarisation, désormais presque toujours très
fortes, ainsi que par leur propre désir de s’éloigner du cercle
familial pour grandir. Mais chez eux ce désir d’école reste
aussi, massivement et immédiatement, un désir de plus grand
bonheur. Ils pressentent mieux qu’on ne le pense à l’ordinaire
les bénéfices à long terme de la scolarisation, mais ils ne
peuvent conforter ces espérances que si l’école sait leur
offrir au présent un visage avenant. Sinon, ils rentreront dans
leur coquille puérile.
C’est pourquoi l’accueil des petits à l’entrée en maternelle est si
important. Les moindres maladresses de l’accueil risquent de
fixer pour longtemps une image négative de l’école. C’est
surtout vrai au début de l’année scolaire, à la première
entrée dans l’école et durant les tout premiers jours. Mais
cela reste vrai par la suite, à l’arrivée quotidienne des
enfants à l’école. Il s’agit d’apprivoiser l’enfant, de
faire écho chaque jour à ses espérances intimes, pour assurer
son pas sur le long chemin qu’il aborde.
Encore tourné avant tout vers l’adulte, l’ancrage du petit à l’école ne
peut se faire que par le biais d’adultes sachant lui offrir la
proximité affective dont il a encore besoin. Cela implique avant
tout un accueil personnalisé. Le petit est encore
incapable de se penser ni surtout de s’admettre comme un
enfant parmi d’autres. Il est relativement indifférent à
ce qui est fait globalement pour le groupe dans lequel on le
place. Il ne s’agit donc pas d’accueillir “les
enfants”, mais d’accueillir tel enfant puis tel
autre. Le maître doit donc saluer personnellement
l’enfant, le nommer pour lui signifier clairement
qu’il le reconnaît et l’accepte comme individu.
L’adulte doit, longtemps, prendre l’initiative
de ces salutations. La politesse traditionnelle qui veut que les
plus jeunes saluent les premiers les plus âgés ne peut
s’appliquer avec des enfants si jeunes. Entrer en contact
avec eux, c’est toujours de leur point de vue entrer dans
leur monde. Dès lors, c’est une autre règle classique des
salutations qui doit prévaloir ici, celle qui veut que les
invités prennent l’initiative de saluer leur hôte à leur arrivée.
De même, lors du premier contact avec l’enfant, en principe en présence de
ses parents, l’adulte doit avant tout prendre
l’initiative de se présenter, de se nommer, aux
parents bien sûr, mais aussi et d’abord à
l’enfant. Il doit ensuite demander à l’enfant,
directement, de se nommer. On a trop l’habitude de parler
entre adultes, parents et enseignants, de l’enfant en
ignorant sa présence, un peu comme les membres des équipes
hospitalières parlent entre eux du malade qu’ils entourent.
Ce qui est insupportable pour un adulte l’est encore plus
pour un enfant. On n’accueille pas un enfant en discutant
avec ses parents, mais en s’adressant à lui. C’est
bien lui qu’il s’agit d’accueillir, lui qui
fréquentera cette école qu’il découvre dans la peur, lui
qui passera le plus clair de son temps avec ces étrangers
inquiétants. On ne doit s’adresser aux parents qu’à
travers lui. La relation de l’enseignant avec la famille
doit d’emblée, non seulement être centrée sur
l’enfant, mais passer clairement et concrètement par lui.
Il faut aussi tenir compte des modalités de relation dont le petit a
l’expérience. Les salutations socialisées ordinaires
n’ont pas encore de signification pour lui. Il est encore
habitué à des relations plus proches, plus physiques. Saluer un
très jeune enfant nécessite, pour que cette salutation en soit
une pour lui, que les mots soient énoncés avec suffisamment de
chaleur et qu’ils soient accompagnés d’un sourire et
d’un geste d’accueil. Toutefois, on l’a vu, il ne
s’agit pas d’enfermer l’enfant dans des relations
maternantes, mais au contraire de l’initier progressivement
à des relations plus distantes. Cet accueil chaleureux n’a
pour fonction que d’assurer la transition de l’univers
familial à l’univers scolaire, en garantissant un fond de
sécurité affective dans ce nouveau monde. L’accueil du
jeune enfant doit certes être maternant, mais sur un mode
minimaliste. À moduler d’enfant en enfant, et de jour en
jour, il doit assurer à chacun le coup de pouce que l’on
sent nécessaire pour que tel enfant, à tel moment, franchisse
le seuil de la classe sans panique. Cela vaut aussi pour tous les
gestes d’étayage des enfants au fil des activités scolaires.
L’accueil de l’enfant doit aussi se faire par le biais d’objets
ou de lieux qui lui seront personnellement réservés.
Les autres enfants et l’espace collectif sont
nécessairement perçus par lui comme des menaces. Il est absurde
de présenter l’école à l’enfant en mettant tout cela
au premier plan : les “copains”, la cour de
récré, la classe... Il faut à l’inverse lui présenter
d’abord “sa place”. Le petit ne peut
s’insérer “nu” dans un lieu étranger,
surtout aussi surpeuplé qu’une classe maternelle. Il a
besoin de s’y délimiter et de s’y voir reconnaître un
espace à lui, une enveloppe matérielle qui le protégera du
contact trop direct des autres. Il a besoin de s’y faire
quelque chose comme une maison à lui. L’enfant plus grand
pourra certes “porter sa maison dans sa tête”,
mais le petit a besoin de la retrouver physiquement. C’est
pourquoi il faut aussi lui offrir la possibilité d’amener
avec lui un morceau de cette maison, un de ces objets auxquels la
plupart des petits sont farouchement attachés parce qu’ils
exorcisent la peur de la solitude, objets que Winnicott a si
justement nommés transitionnels. Il s’agit bien là
d’autoriser, sans plus, l’enfant à introduire un objet
familier dans l’école, sans perdre de vue que grandir
impliquera, sinon de renoncer à tout attachement déraisonnable
à des objets, tout du moins d’accepter des relations plus
distanciées avec ses possessions.
Les petits doivent donc être reçus dans la classe, et non dans la cour ou le
préau, espaces trop vastes paniquants pour eux, surtout quand
s’y déchaînent les meutes bruyantes des plus grands. Ils
doivent y être amenés par leurs parents, qui assureront ainsi
le lien entre l’intimité familiale et l’école, tout
en signifiant par là à leur enfant leur volonté de
l’inscrire dans cette école et de lui assigner ses
objectifs. En ce lieu, il faut indiquer à l’enfant, en lui
donnant un repère facilement reconnaissable par lui, les
objets et les lieux qui lui seront personnellement
réservés : son portemanteau et son casier, au minimum. Il
serait bon, d’ailleurs, que ce casier puisse être clos,
pour symboliser cette reconnaissance du droit de l’enfant à
une intimité maintenue au cœur même de l’école. Il
faut ajouter à cela dans la mesure du possible, si
l’équipement de la classe et son organisation le
permettent, son lit, sa table et sa chaise...
Dans les sections de petits, des assistantes maternelles ont en principe la charge des
soins physiques qu’appellent encore ces enfants. Vus les
effectifs très chargés, elles sont généralement débordées,
d’autant plus que les nécessités de l’organisation de
la vie de la classe poussent à la concentration dans le temps
des moments où ces besoins d’aide concrète se manifestent.
L’enseignant est donc tout naturellement amené à prendre
part à ces soins. Quelles que soient ces contingences
organisationnelles, il est toujours bon que l’enseignant
participe activement aux soins physiques des petits, ainsi
qu’à leur alimentation, au moins pour le petit repas
de 10 heures. Maria Montessori intégrait d’ailleurs
pleinement toutes ces activités à la vie de la classe, en
partie pour donner à la classe une atmosphère plus familiale,
mais aussi et surtout parce que l’éducation d’un jeune
enfant gagne à rester globale. On apprend mieux le vocabulaire
des aliments au cours d’un repas que lors d’une
“séquence de langage”...
Socialiser ?
En fait, chez les petits de l’école maternelle, il n’y a pas de vraie
socialisation, au sens d’une réelle insertion dans le
groupe de pairs, investie affectivement pour elle-même. Cette
socialisation là ne devient sensible qu’avec les enfants de
grande section. Au fond, il faudra attendre l’école
élémentaire, et plus encore le cours élémentaire que le cours
préparatoire, pour que soit effective ce qu’Alain nommait
la société des enfants.
On parle pourtant beaucoup de socialisation dans les écoles maternelles. Encore
faut-il s’entendre sur le sens que l’on accorde
exactement à ce mot, et surtout sur la réalité de la
sociabilité que l’on vise. Seule est vraiment possible à
cet âge l’intériorisation des disciplines qui
faciliteront ensuite la participation à une véritable vie
collective : ne pas violenter les autres, ne pas parler à
voix haute lorsque d’autres s’appliquent à un travail,
ne pas briser le matériel scolaire, etc. À vrai dire, il
s’agit plus là d’un dressage social que d’une
authentique socialisation. Il ne faudrait pas confondre socialisation
et militarisation. Ce que met en place l’imposition
des “règles de base de la vie collective”, comme on dit,
c’est une pseudo-collectivité organisée sur un mode
purement disciplinaire, qui réduit le lien social à
l’observance des règlements. Certes, il faut bien assurer
la “paix civile” dans la classe en organisant convenablement
la cohabitation des activités des uns et des autres. Mais il
faut relativiser l’importance de ces acquisitions pour
l’évolution personnelle de l’enfant. L’accès à
la vie collective dépend pour l’essentiel de maturations
psychiques globales, dans lesquelles le “dressage
disciplinaire” ne joue qu’un rôle secondaire.
L’imposition des disciplines scolaires est cependant très importante pour le
devenir de l’enfant, mais sans que cela concerne directement
l’évolution de la relation à autrui. Apprendre à obéir
au maître n’est pas apprendre à respecter son voisin,
même si cela permet au dit voisin de vaquer tranquillement à
ses occupations. L’apprentissage disciplinaire transforme
par contre fortement la relation à soi. En apprenant bon gré
mal gré à suivre des règles externes, l’enfant apprend en
effet à cesser de suivre ses impulsions émotionnelles du
moment. Il apprend à contenir ses instincts pour suivre une
autre voie que la leur. En d’autres termes, il apprend
la maîtrise de soi. Pour les enfants, de plus en plus nombreux,
issus de milieux familiaux laxistes, cet apprentissage scolaire
de la loi est une expérience maturante irremplaçable.
Il faut cependant prendre garde à ne pas multiplier les règles disciplinaires
inutilement, sous peine d’étouffement de la personnalité
de l’enfant. Toute règle bride les impulsions de
l’enfant et entrave ainsi son narcissisme mégalomaniaque.
L’éducation doit certes ramener l’enfant à une plus
juste appréciation de sa personne et de la sphère de ses
possibilités d’action. Mais elle doit veiller à ne pas
trop restreindre la future capacité d’assurance de
l’enfant en encadrant ses faits et gestes de façon
excessive. Nos sociétés ont besoin de citoyens affirmés et
d’acteurs responsables et inventifs, donc de personnalités
affirmées. La seule obéissance n’est plus que
marginalement une vertu. Même à l’école, on demande très
vite aux enfants plus de sens de la coopération et d’esprit
d’initiative ou d’invention que de simple obéissance.
Dans ces conditions, l’imposition disciplinaire doit savoir
se faire elle aussi minimaliste, pour préserver au mieux les
futures capacités d’affirmation de soi de l’enfant. Il
faut ne garder qu’un minimum de règles de vie, à
sélectionner de préférence en fonction de leur degré de
signification éthique, plutôt qu’en fonction de
commodités institutionnelles. Dans cet esprit la règle
essentielle est manifestement l’interdiction de l’agression d’autrui.
Il est plus important d’interdire aux enfants de s’insulter que de leur apprendre
à marcher en rang par deux...
Il faut également prendre soin de limiter les règles portant atteinte à
l’autonomie motrice de l’enfant. Vers 12-18 mois,
l’activité motrice est probablement le moteur de
l’autonomisation de l’enfant, et la matrice même de
ses futures capacités d’affirmation de soi. À cet âge,
grandir, c’est par-dessus tout apprendre à marcher, puis courir,
grimper, sauter... Toutes ces activités restent fortement
investies chez les petits de maternelle, et doivent être
respectées comme des manifestations de la personne, centrales à
cet âge, même si l’enfant doit apprendre progressivement
à se manifester sur des modes plus symbolisés, plus
intériorisés et plus intellectualisés.
En ce qui concerne les activités scolaires, et contrairement à des illusions
obstinées, aucune réelle coopération n’est encore
possible entre des enfants de trois ans. Les activités dites “ collectives »
sont en réalité à cet âge des activités individuelles
parallèles, juxtaposées sans autre coordination que
celle qui est mise en place et maintenue par l’adulte.
Les activités “collectives” à l’école
maternelle sont perçues par les enfants, à juste titre, comme
des activités “faites en même temps”, et non pas
comme des activités faites ensemble. Ils en perçoivent
essentiellement l’obligation de faire telle ou telle chose
en même temps et au même rythme que les autres enfants. Et ils
ressentent à juste titre cette obligation comme une contrainte
pesante et dépourvue de signification.
Il faut cependant reconnaître à certaines de ces activités, qui sont par
excellence “faites en même temps” une fonction contenante
particulièrement efficace, qui prend le pas sur leur caractère contraignant, en
particulier lorsqu’elles présentent un caractère rythmique (comptines collectives,
chants, rondes, etc.). Elles construisent une expérience sociale fusionnelle, psychiquement
proche des vécus du maternage. Elles soudent le groupe, comme on le voit bien, avec des adultes,
à travers la place que prend de telles activités dans la vie tribale comme dans
certains phénomènes de foule aujourd’hui. Mais il s’agit bien là
d’une socialité archaïque, anti-individuelle. Elle est toujours
susceptible de favoriser une massification des personnes en contradiction avec
l’esprit démocratique. Si elle peut contribuer à abaisser les angoisses des
enfants face au “grand collectif”, on ne peut en faire qu’un usage
modéré, sous peine de s’éloigner fortement
des modes de socialisation nécessaires à la formation de futurs
citoyens d’une société démocratique.
Les contraintes imposées par la scolarisation en maternelle
ont au fond une signification essentiellement disciplinaire, et
non pas réellement socialisante, au sens élevé du terme.
Le collectivisme ordinaire des activités à l’école
maternelle, dès l’entrée, n’a pas de vrai fondement
pédagogique, bien au contraire. Maria Montessori, encore elle, a
démontré de longue date que les apprentissages à l’école
maternelle pouvaient parfaitement se dérouler selon des
modalités très individualisées, qui conviennent mieux à la
fois à la diversité des rythmes des enfants et à leurs faibles
capacités d’authentique coopération. Il est bien suffisant
d’apprendre aux petits à cohabiter pacifiquement. Il est
bon de consacrer son énergie à affiner cette exigence, à ne
rien “laisser passer” en ce domaine.
L’initiation à la coopération ne devrait guère commencer
qu’en moyenne section, à un âge où commence à émerger
un réel souci de l’autre, en particulier sous la forme
initiale, et initiatique, d’une forte préoccupation pour l’autre sexe...
Daniel Calin
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