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Construction identitaire et sentiment d’appartenance

 

 
Un texte de Daniel Calin


Deux autres articles de Daniel Calin  Sur des thèmes proches, lire un autre de mes articles repris en partie de celui-ci, La rupture migratoire, ainsi qu’un article beaucoup plus récent, L’affolement identitaire.
Origine du texte  Ce texte a servi de base à une conférence donnée le 11 décembre 1998 dans le cadre des Amphis de l’A.I.S. de l’I.U.F.M. de Paris.

Sommaire

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L’identité se construit

On peut avoir l’impression que l’identité personnelle est « donnée », qu’on « naît avec ». On ne choisit en effet ni son sexe, ni sa famille. Sexe et liens familiaux constituent ensemble l’état civil, c’est-à-dire l’ossature universelle de l’identité imposée. On ne choisit non plus ni de naître, ni de naître de notre espèce sur notre planète – ce qui détermine cette part d’universalité trop souvent oubliée dans les débats autour des questions identitaires.

De fait, l’identité est objectivement encadrée, essentiellement par :

Toutefois, même si cette identité « objective » est largement assignée au sujet, déterminée biologiquement et socialement dans ses traits essentiels, elle doit faire l’objet d’une appropriation subjective, longue et aléatoire, qui ne se consolide guère avant la fin de l’adolescence. L’identité « objective » ne prend sens et forme pour le sujet qu’à travers l’élaboration d’un sentiment identitaire de nature psychologique.

Même les composantes les plus « objectives » de l’identité ne sont pas automatiquement « intégrées » par le sujet, comme le montre l’exemple ex­trême de la transsexualité. Même hors de cas exceptionnels de ce type, identité objective et sentiment identitaire ne se recouvrent pas nécessai­rement, loin s’en faut.

À l’âge adulte, le sentiment d’identité reste susceptible d’évoluer, même chez les personnes les mieux construites, les plus assurées. Certaines étapes de la vie induisent invariablement des évolutions identitaires, plus ou moins fortes, plus ou moins difficiles, positives ou négatives. Devenir parent ou grand-parent, changer de profession ou de conjoint, partir en retraite, émigrer, tous les changements importants de statut personnel ou de statut social appellent des réaménagements identitaires.

La suite de cette réflexion ne portera que sur la dimension sociale du sentiment identitaire.

 

Identité et appartenance

Traditionnellement, la dimension sociale de notre identité est assurée par un sentiment d’appartenance à des groupes sociaux plus ou moins larges, dans lesquels notre généalogie nous a objectivement inscrit. Les groupes d’apparte­nance sont variables culturellement et historiquement : clans, castes, classes sociales, nations, régions, villes, quartiers, villages, commu­nautés religieuses, communautés ethniques... Le sentiment d’appartenance est généralement pluridimensionnel : groupe social, groupe religieux, groupe sexué, groupe ethnique, groupe professionnel...

Dans les formations sociales les plus archaïques, cette appartenance est fortement inculquée, souvent de façon très violente. Les rites d’initiation, qui symbolisent cette inscription sociale de l’individu, passent fréquemment par l’imposition d’épreuves sévères. Clastres a montré que les « écritures corpo­relles » que comportent souvent ces rites constituent un violent marquage social des membres du groupe, dans des conditions qui relèvent de la torture instituée.

Dans des sociétés plus complexes, cette contrainte sociale prend des formes moins violentes et moins ritualistes. La contrainte n’en demeure pas moins présente, inscrite dans les réalités objectives de la biologie et de la généalogie. Il reste de plus de multiples traces de cette violence primitive de l’inscription sociale : service militaire, retraites religieuses, bizutages, examens...

Les marquages sociaux les plus « officiels » sont le plus souvent(1) déportés vers la puberté, dans la tradition des rites d’initiation qui marquent le passage d’une enfance toujours perçue confusément comme quelque peu « asociale » à l’âge adulte, généralement perçu comme la « véritable » entrée dans la société(2). Il est toutefois évident que les sentiments d’appartenance sont cultivés bien avant cette entrée officielle dans la vie sociale adulte et ses systèmes d’appartenances. La première enfance est relativement peu concer­née. Elle est vouée essentiellement à l’élaboration des composantes « intra-familiales » de l’identité, en particulier à l’inscription des bases de l’identité sexuée et de l’identité généalogique. La seconde enfance est par contre l’âge par excellence des inscriptions groupales(3). Le roman de Louis Pergaud, La guerre des boutons(4), reste une parfaite illustration de la nature et de l’impor­tance de ces vécus sociaux de la seconde enfance.

 

La rupture migratoire

L’émigration, comme tout changement important de la position sociale objective du sujet, met inéluctablement en cause les sentiments sociaux d’appartenance, et partant de là le sentiment d’identité.

Chez les migrants, la fragilisation quasi mécanique de l’identité par les changements de l’inscription sociale objective est souvent aggravée par :

Cette fragilisation est encore aggravée par une tendance à la globali­sation de la mise en cause du sentiment identitaire. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce ne sont pas seulement les sentiments sociaux d’appar­tenance qui sont mis en cause par l’émigration. Les autres grandes composantes de l’identité personnelle subissent très souvent le contrecoup du changement de l’environnement social du sujet.

L’identité familiale est déstabilisée par :

L’identité sexuée elle-même est remise en cause par la migration, parfois en profondeur. Le statut de la femme est généralement différent entre le pays d’origine et le pays d’accueil, à commencer par son statut légal. Ce changement important et brutal du statut de la femme est souvent lourd de conséquences sur les relations conjugales des immigrés, et par contrecoup sur l’image que les hommes se font d’eux-mêmes, de leur « virilité ».

Dans ces conditions, la migration met fortement en cause la continuité du sentiment identitaire, et rend difficiles les réaménagements identitaires nécessaires pour que le sujet s’adapte à sa nouvelle situation objective sans déchirements intérieurs majeurs.

Sauf dans les cas de déportation, comme cela a été le cas pour les esclaves, l’émigration est toujours, au moins pour une part, un acte volon­taire. En termes sartriens, dès lors que l’on n’est pas déporté, on a toujours au moins le choix entre partir et ne pas partir, quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve, quitte à en subir les conséquences. Il est clair que la situation, politique ou économique en particulier, pèse lourdement sur les choix migratoires. Il n’en reste pas moins que l’émigrant, au bout du compte, choisit de partir, donc choisit la rupture que représente inévitablement l’émigration.

Les difficultés induites ultérieurement par ce choix initial se traduisent fréquemment par un déni de la rupture migratoire, par lequel le migrant d’éviter d’assumer la responsabilité de ce choix et de ses conséquences. Ce déni, au sens psychanalytique du terme, se traduit par :

Cette propension au déni, on le sait en psychopathologie, est psychique­ment ravageuse. Non seulement elle interdit les réaménagements identitaires qui seraient nécessaires à une adaptation viable de l’immigré aux réalités de sa nouvelle inscription sociale, mais elle touche, parfois gravement, le lien au réel, et plus directement et plus profondément encore, le lien à soi. Cela peut aller jusqu’à « pathologiser » assez sérieusement l’immigré : dépression, « sinis­trose », alcoolisme, troubles psycho­somatiques.

Le déni parental est encore plus lourd de conséquences pour les enfants, voire pour les générations suivantes. En effet, les parents ont une « identité de base » qui a été élaborée dans les conditions ordinaires de leur enfance et de leur jeunesse dans le pays d’origine. Comme ce sont rarement les individus les plus fragiles qui ont la force d’effectuer le choix de l’émigration, cette « identité de base » est généralement suffisamment solide pour préserver les immigrés de première génération d’effondrements personnels graves. La grande majorité d’entre eux, d’ailleurs, surmontent admirablement les difficultés objectives et subjectives de l’immigration. La situation de leurs enfants est différente. Ils doivent, eux, construire de part en part leur identité dans le pays d’accueil. Le déni parental de la rupture migratoire leur rend souvent très difficile cette construction identitaire. Le déni parental sur la rupture migratoire :

On observe chez certains immigrés, beaucoup plus rarement que ces dénis de la rupture migratoire, une réaction inverse caractérisée une volonté radicale d’assimilation au pays d’accueil. Cette réaction est en général plus « fonction­nelle » à première vue. Elle facilite l’insertion « objective » des parents comme des enfants, pour des raisons assez évidentes. Elle favorise en particulier l’appropriation de la langue du pays d’accueil, si déterminante pour l’insertion personnelle et professionnelle.

Sur le plan identitaire, cette réaction conduit à coller à l’identité des gens du pays d’accueil, tout du moins à ce qui en est perçu (vêtements, façons de vivre, prénoms des enfants), et à ce qui est perçu comme « bien ». Les aléas des repérages des immigrés dans les codes sociaux du pays d’accueil créent parfois des comportements « conformistes » étrangement « décalés », au carrefour du ridicule et du tragique.

Sur le fond, cette réaction constitue une autre forme de déni, le déni de l’origine cette fois. Les dangers psychiques sont au moins aussi importants qu’avec l’attitude inverse :

 

Une identité en mouvement

Par rapport aux difficultés des immigrés et de leurs enfants, les modes idéologiques récentes de l’interculturalisme, et plus encore du multi­cultura­lisme, prônent avant tout le maintien ou le renforcement du lien à la culture du pays d’origine.

Si ce « maintien du lien » va jusqu’à figer l’identité, cela ne peut que creuser l’inadaptation, favoriser le déni de la rupture migratoire, entretenir les passions ravageuses de la nostalgie. Ces idées me semblent démagogiques et foncièrement mensongères.

Le multiculturalisme, de plus, menace constamment de dériver vers des logiques de ghettos, d’apartheid, d’autant plus que cette idéologie d’importa­tion anglo-saxonne est particulièrement inadaptée aux profondes traditions assimi­latrices de la France(5).

Ceci dit, il est bien entendu justifié de souhaiter éviter le déni de l’origine. Cela peut de fait passer par le maintien de l’adhésion à certains éléments de la culture du pays d’origine. Cela nécessite toutefois le respect de certaines condi­tions, en particulier des conditions de compatibilité avec la culture du pays d’accueil. Cette compatibilité indispensable est double  :

Au fond, ces exigences de compatibilité se révèlent vite pesantes et restrictives. Ce que l’on pourrait appeler un « filtrage culturel » n’est guère évident à réguler : selon quels critères effectuer ces choix ? Cette réponse à la question de la double appartenance culturelle n’est guère convaincante en elle-même, et elle est probablement peu viable à terme, surtout en termes transgénérationnels.

La solution la plus convaincante, la plus viable à long terme, en particulier transgénérationnel, me semble être le passage d’une logique d’apparte­nance collective à une logique de trajectoire privée. Il s’agit de substituer l’histoire personnelle au lien culturel comme base de l’élabo­ration de l’identité sociale. Dans cette nouvelle logique, l’inscription sociale du sujet n’est plus assurée par une appartenance sociale imposée, mais par une histoire transgénérationnelle assumée(6).

Cette conception transforme les modalités mêmes de la construction identitaire, tout du moins dans ses dimensions sociales :

Cette conception est en lien avec ce que Louis Dumont a nommé « l’individualisme moderne ». Il s’agit là au fond d’un changement fonda­mental de « civilisation », au sens d’une transformation des modalités mêmes de l’inscription sociale des personnes, et de sa transmission. Cette évolution est en cours de longue date, comme Dumont l’a montré pour une part. La création des États, l’urbanisation, la diversification des métiers, la démocrati­sation de la vie politique, tout cela concourt depuis des siècles à désenclaver les individus des modalités les plus massives de l’inscription groupale.

Cette voie n’est ni facile, ni assurée. Les signes de résistance à une telle transformation, toujours en cours, sont multiples et puissants, y compris dans les pays démocratiques les plus développés.

Daniel Calin
1999-2000

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Quelques références

Ouvrages théoriques

Documentaire

 
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Notes

(1) Pas toujours : voir le baptême ou la circoncision dans certaines traditions.

(2) On disait autrefois (?) que les jeunes filles de l’aristocratie entraient dans le monde à l’occasion de leur premier bal.

(3) Voir la notion de société des enfants chez Alain ou l’accès à la coopération chez Piaget.

(4) Louis Pergaud, La guerre des boutons (Roman de ma douzième année), Col. Folio Junior, Gallimard, Paris, 1912 (édition originale).

(5) Voir : Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, L’invention de la France, Col. Pluriel, N° 8365, Hachette, Paris.

(6) Voir les indications pédagogiques données sur ce point dans un autre texte publié sur ce site sous le titre Les difficultés de l’apprentissage de l’écrit pour des personnes en situation précaire.

 
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Échos

Article de Thierry Boucard  Ce texte est cité dans un article de Thierry Boucard et Stéphanie Toy-Riont, Migrations familiales itératives : répercussions traumatiques et identificatoires, L’information psychiatrique 2015/1 (Volume 91), pages 86 et suivantes.

Thèse de Pierric Bergeron  Ce texte est cité dans la thèse de Pierric Bergeron, Anciens-nes élèves du Lycée pilote innovant de Jaunay-Clan : trajectoires et constructions identitaires, page 301 (302 du fichier PDF). Sociologie, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, École doctorale 139 « Connaissance, langage, modélisation », Sous la direction de Marie-Anne Hugon, 2013.

Mémoire de Loris Ramuz  Ce texte est cité dans le mémoire professionnel de Loris Ramuz, Développer et renforcer l’identité personnelle et le sentiment d’existence en enseignement spécialisé, pages 12 et 65 (PDF), Haute école pédagogique, Lausanne, Sous la direction de Denis Baeriswyl, 2010. Master of Arts et Diplôme d’enseignement spécialisé.

Un texte de Máriam Hanna Daccache  Ce texte est abondamment cité dans Fenomenologia do Viver em Dupla Pátria: Dois estudos de caso com brasileiros, filhos de libaneses (format PDF, pages 26, 28, 29, 33, 34, 42, 54, 65, 66, 67, 68 et 83), une étude de Máriam Hanna Daccache (2007), publiée sur le site brésilien Biblioteca digital UCG (Sistema de publicação eletrônica de teses e dissertações), un service de l’Universidade Católica de Goiás.

Un texte de Zoubida Khomsi  Ce texte est cité dans Perception de l’identité professionnelle chez l’étudiant infirmier polyvalent en fin de formation (Cas des étudiants infirmiers polyvalents de l’IFCS de Rabat) (format PDF, 1,57 Mo), un mémoire de Zoubida Khomsi (2006), mémoire de deuxième cycle des études paramédicales à l’Institut de Formation aux Carrières de Santé de Rabat (Maroc).

Un texte d’Obed Nkunzimana  Ce texte est abondamment cité dans Un Franco-Nègre à Harlem. Dérives migratoires et reconstruction identitaire dans le film Little Senegal, d’Obed Nkunzimana, de l’Université de New Brunswick Saint John (Canada). Cet article reprend une conférence donnée dans le cadre du colloque Quatre siècles de Francophonie en Amérique et d’échanges Europe-Afrique-Amérique organisé en Mai 2003 par le CIDEF-AFI de l’Université Laval à Québec. Ce texte est disponible ICI.

Une étude du Major Pierre Lefebvre  Ce texte est cité dans La reconnaissance des obstacles culturels à l’intégration des minorités visibles – Un remède à « l’ethnicito­phobie » au sein des Forces Canadiennes (format PDF) (2002), une étude du Major Pierre Lefebvre, initialement publié sur le site du Collège des Forces canadiennes.

Un entretien avec Mélanie Mayence  Ce texte a servi de base à plusieurs conférences. L’une de ces conférences, donnée le 28 septembre 2010 à l’invitation du Centre Régional d’Intégration de Charleroi, a été suivie d’un entretien avec Mélanie Mayence, mon hôtesse.


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Dernière révision : samedi 10 décembre 2016 – 18:30:00
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