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Un texte de Daniel Calin
“Il faut penser contre le cerveau.”
Gaston Bachelard (1938), La formation
de l’esprit scientifique (Contribution à une psychanalyse de la connaissance
objective), Vrin, Paris.
Sommaire

Axiome
Un fait psychique est la conjonction d’un affect et d’une
représentation.
Compléments axiomatiques
Les affects comme les représentations peuvent être statiques ou
dynamiques.
Un affect statique est une émotion.
Un affect dynamique est une pulsion.
Une représentation statique est une image mentale.
Une représentation dynamique est une opération mentale.
Psychique et intrapsychique sont fondamentalement synonymes.
Que pourrait bien être, a contrario, du “psychique”
“extrapsychique” ?
Premier théorème de la psychologie
Il n’y a ni affect sans représentation, ni représentation
sans affect.
Même quand on fait des opérations logiques ou mathématiques,
bien sûr !
Commentaires
Le mot “conjonction”
fait à l’évidence problème. En tant que
partie de cet axiome, il n’est pas définissable. Il est au
cœur de cet axiome, au cœur de ce qui en fait un axiome. Il faut
d’abord l’admettre, quitte ensuite à l’interroger, voire à
ne jamais cesser de le questionner. Au fond, toute la psychologie
se tient là, dans cette interrogation sur ce qui fait ce lien
entre affect et représentation, dans cette incompréhension résistante.
On ne peut rien comprendre à l’activité psychique en
séparant affect et représentation, car ce faisant on la
détruit comme activité psychique.
On détruit d’ailleurs en même temps la psychologie comme
domaine disciplinaire autonome. L’affect “pur”,
distingué de sa représentation, menace de basculer vers
la biologie des hormones, et l’opération intellectuelle
“pure”, abstraite des affects qui la sous-tendent,
tend à basculer vers la sociologie des systèmes
sémiotiques.
Sous réserve d’inventaire d’un éventuel intérêt
strictement méthodologique,
il faut refuser par principe le découplage, pourtant généralement admis,
entre la “psychologie de l’intelligence” (la
psychologie piagétienne par exemple) et une “psychologie
des profondeurs” axée sur la seule analyse des affects (la
psychologie freudienne par exemple).
En tout état de cause, toute théorisation qui opère un découplage entre
l’affect et la représentation n’appartient pas au champ de la psychologie,
donc n’est pas discutable dans ce champ.
Le comportementalisme, sous quelque habillage que ce soit, ne peut
que faire l’objet d’un rejet épistémologique hors du champ même de
la psychologie. Les prétendues “psychologies” comportementales focalisent la
psychologie sur son “épiphénomène”, sur les manifestations
“visibles”, “extériorisées”,
des activités psychiques, à savoir les conduites observables. Elles confondent
le sujet psychique et son ombre portée.
Second théorème de la psychologie
Les faits psychiques ont un double soubassement, biotique et social.
Il faut entendre par soubassement uniquement une condition d’existence.
La connaissance de ces deux champs du réel informe la psychologie des conditions
d’existence des faits qu’elle étudie, mais elle n’a rien à
dire sur ces faits eux-mêmes.
Il s’agit ici de fonder la possibilité même d’une psychologie,
d’asseoir la psychologie comme domaine de connaissance autonome, en particulier par
rapport aux deux domaines de connaissance susceptibles d’en contester le
bien-fondé en contestant l’autonomie des faits qu’elle étudie, à
savoir, d’une part, la biologie (voir la tentation
permanente des “neurosciences” de se substituer
à la psychologie), et, d’autre part, la sociologie (c’est une vieille
histoire : voir le rejet de l’idée même de psychologie
“positive” par Auguste Comte, au moment même
où il esquisse une sociologie “positive”).
Contre tous les réductionnismes, Bachelard, déjà, avait élaboré
la notion de déterminisme régional. Le grand biologiste François
Jacob l’avait reprise à son compte et largement illustrée, en particulier
dans l’impressionnante conclusion de son grand ouvrage, La logique du vivant
(Gallimard, 1970). On ne comprend rien au réel, tant matériel qu’humain,
si l’on ne s’est pas d’abord approprié cette notion.
Commentaires
La propension si fréquente aujourd’hui à identifier cerveau et
psychisme est une triple aberration :
- Elle dénie l’autonomie fondamentale des faits psychiques. Voir ci-dessus.
- La restriction au cérébral, ou même plus largement au neural,
des soubassements biotiques des faits psychiques ignore l’importance pourtant
évidente d’autres faits biotiques comme soubassements du psychisme. On ressent
avec son cœur, son sang, ses viscères. Le corps entier est engagé dans la
vie affective, et le système endocrinien tout comme le système nerveux autonome
y jouent un rôle au moins aussi important que le système neuro-cérébral
– ce que symbolise l’articulation complexe et toujours mal connue entre hypophyse
et hypothalamus. Descartes, qui voyait dans l’hypophyse, qu’il nommait
glande pinéale, le siège de l’articulation entre l’âme
et le corps, entre la raison et les passions, était bien plus proche
d’une importante vérité que bien des “neuroscientifiques”
d’aujourd’hui. Mais nos opérations mentales elles-mêmes sont fort
loin de ne mettre en jeu que l’activité de notre néo-cortex. On pense avec
sa bouche, ses mains et ses muscles autant qu’avec sa tête. La pensée est
d’abord sensori-motrice autant que cérébrale. Et, de l’avoir
été d’abord, elle en reste toujours marquée : un sorte
d’écho sensori-moteur accompagne toujours les opérations mentales les
plus abstraites, même chez les adultes les plus intellectualisés.
- Dans cette vogue aveuglante de l’imagerie cérébrale, l’effacement
absolu du soubassement social de la vie psychique, du socio-familial au socio-culturel, est
tout aussi étonnant. Nos représentations sont certes adossées à
nos images sensorielles, mais elles sont à l’évidence travaillées
par nos imprégnations familiales et sociales, à commencer par le façonnage
en profondeur qui leur est imposé par le langage. Nos affects sont eux-mêmes
beaucoup plus socialement déterminés que nous ne le pensons généralement.
Nous rions et pleurons dans les conditions dans lesquelles nous avons appris à le
faire, et à la manière dont nous l’avons appris. Même nos orgasmes
sont culturellement conditionnés.
- On peut réaliser une image par résonance magnétique fonctionnelle
(IRMf) de l’activité électrique du micro-processeur d’un ordinateur
en cours d’utilisation. Cela donne une image chatoyante et mouvante assez semblable
à celle obtenue par IRMf du cerveau humain, organisation géométrique du
micro-processeur mise à part. Un neuropsychologue qui pense pouvoir lire la pensée
du sujet dont il scanne ainsi le cerveau est aussi désespérément stupide
qu’un expérimentateur qui penserait pouvoir comprendre la genèse de ma
pensée en scannant le micro-processeur de l’ordinateur sur lequel j’écris
ce texte. La neuropsychologie tient toute entière dans cette aberration. Elle n’est
rien d’autre que la forme techniquement modernisée de la phrénologie du
XIXe siècle dans laquelle les fondateurs de la neuropsychologie
pensaient pouvoir lire la personnalité en mesurant la forme d’un crâne ou
en palpant ses bosses.
La neurologie est un sous-ensemble de la biologie, le grand champ de la connaissance
de la matière vivante. Elle participe, tout comme l’ensemble de la biologie,
à éclairer la psychologie sur les soubassements des faits psychiques. Sans plus.
Quant à la neuropsychologie, qui prétend expliquer les faits psychiques par
leurs échos cérébraux, c’est une illusion réductionniste,
sans fondement ni intérêt. Elle est à la neurologie ce que l’astrologie
est à l’astronomie. Elle n’a même pas à être discutée
dans le champ de la psychologie sérieuse.
La sociologie étudie les faits sociaux et les déterminismes collectifs
qui les constituent comme tels. Mais, quand elle prétend à elle seule dire ce
qui détermine l’individu humain, elle devient également un
réductionnisme sans fondement ni intérêt. L’individu humain
est centralement un être psychique, même s’il est par ailleurs un
individu biotique et un acteur social. Seule la psychologie est à
même de comprendre ce qui l’anime et le traverse.
Cette réflexion épistémologique présente une dimension
éthique et politique,
comme toujours lorsqu’on se situe dans une épistémologie des
“fondements”. “L’humanité
de l’homme” est attachée essentiellement à sa vie psychique.
La médecine issue de la biologie menace toujours d’en faire une chose à
“traiter”, tout comme la politique issue de la
“sociologie”, au sens large, sciences
économiques et sociales conjointes, menace toujours d’en faire un objet à
“manipuler”. Les “droits de l’homme”
sont les droits de l’individu humain, de la personne humaine,
contre l’emprise du social et contre les fatalités du biotique.
Biologisme et sociologisme sont les ressorts idéologiques ordinaires de tous les totalitarismes.
Dans des courants idéologiques actuellement très actifs, la surprenante conjonction
du neuro-génétisme et du comportementalisme, alors même que ces deux
idéologies sont intrinsèquement contradictoires, s’explique par cette
parenté éthique et politique, par leur commune inhumanité, ou plutôt
leur virulente anti-humanité. La psychologie, telle que je la définis, est seule
anti-totalitaire “par nature”. En pensant la personne, elle a par
là même vocation à la défendre et à la promouvoir.
Daniel Calin
1999-2003
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Voir également
Une intéressante réflexion de Jacques Nimier sur un thème et dans un esprit assez
proche de ce texte : Qu’est-ce que le “psychisme” ? (Nos élèves sont-ils des ordinateurs ou des sujets ?).
Le savoureux livre de Gérard Pommier, psychiatre et psychanalyste, Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, Flammarion, Octobre 2004.
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