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Il s’agit là d’une paraphrase d’un propos de Vladimir Jankélévitch concernant la question juive : la question juive, avance t-il, a été inventée par les antisémites qui ont fini par le faire croire aux juifs eux-mêmes.

L’antisémitisme se distingue d’après lui d’autres discriminations, rejets et haines de l’autre, en ce que l’objet de la discrimination ne se voit pas, est « presque semblable », contrairement à d’autres formes de discrimination, le racisme ou l’handicapisme par exemple, qui s’appuient sur ce qui apparaît d’emblée dissemblable en ce que la différence est visible. C’est entre autres pour cette raison, en ce qui concerne les juifs, qu’il y eut des tentatives de les faire voir, comme l’étoile jaune, ou le statut des juifs. C’est en ce sens que pour Jankélévitch la question juive « a été inventée » : ce qui fait le juif, c’est la désignation par l’autre, sur le fondement de la haine de l’autre dissemblable ou presque semblable, et d’une haine d’autant plus forte qu’il s’agit d’un presque semblable.

Dans le handicap, le rejet de l’autre se dévoile lorsque le handicap manifeste le dissemblable : le fauteuil, la canne blanche, l’attitude, « le désordre des apparences » (Alain Blanc, Le handicap ou le désordre des apparences, Armand Colin, 2006).

La question handicapée a aussi été inventée par les non handicapés d’une certaine manière. Il ne s’agit pas de dire que la personne qui a une déficience ou un trouble ne souffre pas. Elle est bien dissemblable d’une certaine manière, dans un organe ou une fonction qui diffère de ceux que possèdent la plupart des personnes. Mais c’est la recherche de caractéristiques d’anomalies, de dysfonctionnements, la catégorisation en tant que dissemblables qui fait la question handicapée.

Dans une communauté où ne vivraient que des sourds, ou là où ceux-ci seraient majoritaires (et l’histoire atteste de l’existence de telles communautés), la question du handicap ne se poserait pas. Ou alors le fait d’entendre ou de ne pas entendre poserait des questions de même nature.

Les déficiences, les maladies ou les troubles sont des phénomènes plus ou moins objectivés (et encore, avec des déterminations qui se modifient dans l’histoire). Ils créent des situations de handicap pour les personnes qui en sont affectées lorsque ces caractéristiques ne sont pas adaptées aux environnements qui sont prévus pour (presque) toute la population, ou lorsque les conditions environnementales ne conviennent pas aux personnes en question. La notion de handicap est elle une construction sociale qui désigne les écarts qui existent entre les normes sociales ou environnementales et les personnes qui ont des difficultés à s’y conformer, du point de vue de ceux qui posent ces écarts.

Le handicap est une réalité qui a été à ce titre inventée, mais cette invention a bien une réalité sociale.

 
Un texte de Jean-Yves Le Capitaine
2 septembre 2016

 
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