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Théorie de l’extensio et compétition

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 


 

« Car ce n’est pas la compétition qui en elle-même fait problème,
mais son développement illimité. »
Alain Ehrenberg

 
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Au regard de la théorie de l’extensio, échapper à la compétition paraît difficile, malgré ses ravages. Que l’on appartienne à une famille, un groupe social, une nation ou que l’on s’individualise, la rivalité pour obtenir les apports nécessaires à la vie et pour la reproduction semble entraîner inéluctablement une âpre concurrence, c’est-à-dire un gain au détriment d’autrui. Le « struggle for life », la « raison du plus fort » ou « l’union fait la force », l’appropriation de territoires et l’accumulation préventive marquent le quotidien de la vie animale à laquelle nous appartenons. Même l’entraide entre espèces est concurrentielle vis-à-vis des autres espèces.

Chaque étape du développement – familiale, collective, individuelle – peut être considérée comme l’adjonction d’un nouveau type de compétition par rapport aux précédents. Et comme les étapes sont rendues possibles par l’acquisition des quatre aptitudes neuronales successives que sont les sens, les gestes, la parole et l’écrit, on en déduit que les quatre grandes compétitions humaines relèvent de la sensorialité, puis du savoir-faire gestuels, ensuite de la parole et enfin de l’écriture.

La compétition commence par la séduction sensorielle, l’esthétique, l’apparence de bonne santé et de force, la sexualité. On peut dire que c’est la plus cruelle des compétitions car elle exclut un grand nombre d’habitants qui n’y peuvent rien. Dans Le poids des apparences et La société du paraître (Odile Jacob, 2002 et 2016), le sociologue Jean-François Amadieu explicite en détails comment une discrimination s’opère en fonction du visuel.

Puis viennent les aptitudes gestuelles. La force physique ou la délicatesse classaient autrefois les êtres. Ces critères perdurent chez les artistes et les sportifs, mais on peut dire qu’ils sont toujours omniprésents du fait même de leur lien avec le visuel.

La compétition par la parole s’avère également redoutable. Le timide, l’indécis, le craintif, l’isolé, le traumatisé silencieux, l’exilé sont accablés par l’aisance orale d’autrui. L’accent peut même s’avérer discriminant. Posséder un discours transmis par le groupe d’appartenance contribue à favoriser la domination. La parole emploie toutes les armes possibles qui vont du raisonnement à la menace, en passant par la plainte ou la colère.

Enfin s’ajoute le règne de l’écrit. L’extrême efficacité de cet outil a entraîné une compétition démultipliée par les études et la lecture-écriture tout au long de la vie. Les divers types d’écriture entrent en lice : d’abord alphabétique, puis mathématique, informatique, sans oublier l’écriture musicale. La hiérarchie des diplômes, leur accumulation, la frénésie des concours classent impitoyablement les êtres sur l’échelle des revenus.

Le philosophe Axel Honneth défend le concept de reconnaissance. On peut dire, au regard de l’extensio, que la reconnaissance par autrui est celle de l’aptitude à un critère de compétition. Les trois sphères de la reconnaissance que propose Honneth – l’amour, le droit et la solidarité – sont le lieu de hautes luttes compétitives. Ne pas avoir eu de mère aimante, de famille soudée, ne pas avoir le droit pour soi, être en exil d’une communauté attentive à chacun de ses membres, autant de situations qui poussent les êtres d’un coup d’épaule hors du jeu et fragilisent dans la « lutte des places ».

La compétition serait donc universelle. D’aucuns y prennent goût. Il n’est qu’à observer le plaisir qu’y trouvent les enfants. La compétition est chez eux ludique : on veut gagner au jeu, même si celui-ci est basé sur le hasard. Elle est ensuite technique, permettant d’objectiver les progrès que l’on accomplit dans chaque domaine. La notion de progrès est inhérente à l’acquisition des aptitudes neuronales. Le jeune enfant le sait bien qui apprend à marcher, puis à parler, puis à lire et écrire. L’enfant acquiert ces aptitudes parce que son environnement affectif et social les lui transmet, et d’autant mieux qu’il ressent le gain en efficacité.

Chez l’enfant, il y a un lien direct entre le plaisir compétitif et l’éblouissement corporel. Si chacune des compétitions est liée à une aptitude corporelle – jusqu’à la pratique de l’écrit – il est logique qu’elle entraîne une contemplation du corps. L’enfant est corporel sans dualisme. Et, en définitive, lorsque cette passion est stimulée par l’autorité éducative, elle perdure tout au long de l’existence et devient gage d’épanouissement dans un dialogue permanent entre conformités et originalités, habitus et inventus.

L’une des grandes injustices est celle de l’absence d’acquisition du goût pour la compétition, qui ne se sépare pas des techniques individuelles et collectives de compétition. La confiance compétitive s’acquiert à l’évidence dès la petite enfance. Par la félicitation et la récompense, les parents enseignent à leurs enfants l’esprit de victoire. Il faut progresser pour éprouver un contentement, mais aussi pour gagner le plus souvent possible dans les jeux, en classe et au sport. Tant pis s’il reste peu aux autres : à chacun son lot, sa chance, sa détermination. Les qualités requises sont expressé­ment formulées au quotidien : le goût de l’effort, la persévérance, l’évaluation des forces, la détente par la diversité et le repos, la recherche des informations par l’amitié, l’acceptation de la défaite. Le choix des meilleures écoles, phénomène qui s’observe jusqu’en Chine, accompagne la démarche compétitive. Dans ce contexte performatif, les dénigrements répétés ou les agressions provoquent des traumatismes ravageurs.

Les étapes du développement multiplient les domaines possibles de compétition. Avec un peu de recherche, chacun peut accéder à des aptitudes où il progressera. La qualité fondamentale à posséder est l’estime de soi. Ensuite, l’appartenance à un groupe solidaire s’avère cruciale. C’est d’ailleurs pourquoi il est si important de proposer aux jeunes gens en errance un lien associatif si l’on ne veut pas qu’ils créent eux-mêmes des regroupements rebelles ou qu’ils soient enrôlés. La compétition ne peut se passer d’encouragement. Les sportifs connaissent bien l’effet radical des supporters.

Dans l’étape collective, une appartenance incontournable a été créée, celle de la nationalité. Chaque État a le devoir d’observer comment se développent les compétitions en son sein et avec l’extérieur. En priorité, la compétition entre pays, à la fois pour ne pas se retrouver dominé, mais aussi pour éviter les guerres. Puis pour étudier si des groupes ou des individus ne se retrouvent pas exclus de toute compétition, éliminés d’avance. Le racisme et la pauvreté doivent être combattus politiquement par la collectivité.

Peut-on aujourd’hui échapper à la compétition sans encourir le mépris d’autrui ? Toute personne qui n’affiche pas un mode de compétition compréhensible encourt une disgrâce sociale. La pression pour la compétition accompagne inexorablement les étapes du développement. Elle s’exerce d’abord familialement : l’enfant est enjoint de « réussir », en priorité scolairement. Sinon, c’est « l’échec scolaire ». Cette expression est un non-sens pour l’enfant. Il s’agit plutôt de l’échec du projet parental. Ensuite, la « réussite » attendue de l’enfant est celle de l’aptitude relationnelle. Une compétition s’installe dans la capacité d’expression amicale. Les tempéraments introvertis et solitaires ne sont pas appréciés car ils font craindre une faiblesse pour la compétition suivante, celle de l’étape collective où s’élargit la socialisation.

La compétition familiale se modère éventuellement lors de l’acquisition des compétitions collectives et individuelles, mais elle reprend de la vigueur pour le choix du meilleur lien amoureux possible et pour la procréation. Les structures familiales à travers le monde décrites par Emmanuel Todd (cf. notre article précédent Théorie de l’extensio et structures familiales) sont à l’évidence des moyens inventés pour augmenter les chances compétitives familiales par la transmission d’un patrimoine financier ou culturel. On peut d’ailleurs se demander si une structure n’est pas plus efficace qu’une autre. Au regard de l’extensio, l’héritage est du côté de l’habitus. Ainsi, la famille nucléaire égalitaire semble proposer une égalité entre habitus et inventus chez tous les enfants ; la famille nucléaire inégalitaire privilégie l’habitus sur l’héritier (ère) principal(e) et donne l’inventus aux autres enfants ; et enfin la famille souche et la famille communautaire insistent sur l’habitus pour les enfants plus ou moins nombreux qui restent sous l’influence familiale. En terme d’extensio, on ne voit pas qu’un système soit plus compétitif qu’un autre : en effet, la compétition résulte d’un chassé-croisé entre habitus et inventus. D’où sans doute la pérennité de chacun des systèmes.

L’excès de transmission de la passion compétitive se révèle dommageable autant que sa carence. Ainsi, selon l’extensio, il y a quatre excès possibles : sensoriel, gestuel, oral ou écrit. L’excès n’est pas à proscrire s’il reste dans des limites non délétères et si l’on ne cherche pas à l’imposer à autrui. Les excès nous sont utiles pour explorer le monde, éprouver nos limites, ressentir l’intensité de l’existence. Mais ils deviennent problématiques lorsqu’ils se prolongent et sont accompagnés d’un déni des conséquences.

La compétition excessive ne réussit vraiment qu’à quelques-uns et brise les autres. Histori­quement, les pays occidentaux se sont montrés pathétiques dans cet excès de compétition. Ils subissent actuellement des revers légitimes dus aux progrès de l’écrit dans le reste du monde.

Dans Sociologie de la compétition (Collection 128, Armand Colin, 2009), Pascal Duret affirme à juste titre que « La compétition va de pair avec une affinité pour l’excès. » (p. 73) L’adjonction de la compétition individuelle à la compétition collective est bien analysée. Au point de réserver le mot « compétition » à l’individu : « On peut considérer que notre société s’est peu à peu convertie à la compétition et à la performance parce que l’individu y trouve un puissant vecteur d’émancipation des déterminants sociaux. » (p. 119). Certes. Mais pour l’extensio, la compétition commence déjà dans le nid où les oisillons rivalisent pour la becquée.

L’accumulation des capitaux, étudiée au début de Sociologie de la compétition, est d’ailleurs l’un des résultats de la compétition. Gagner n’est pas seulement symbolique, on « gagne » sa vie en gagnant de l’argent. Il est significatif que le même verbe soit utilisé pour une victoire et une rémunération. La recherche des apports nécessaires à l’être génère l’extensio, c’est-à-dire l’élargissement du champ relationnel, mais aussi l’accumulation de réserves qui sont des « capitaux ». Les réserves non seulement permettent de subsister en cas de pénurie d’apports et d’éviter de subir des dévalorisations lors d’échanges dans l’urgence, mais surtout elles permettent de lancer des projets invasifs, à commencer par la meilleure installation possible des enfants dans la société.

Il y a plus de trente ans Alain Ehrenberg a publié Le Culte de la performance (Calmann-Lévy, 1991). À travers le sport et l’entreprise, c’est surtout la compétition de l’étape collective qui y est analysée. Mais l’étape individuelle est pressentie : « Chaque individu doit alors s’inventer lui-même dans le présent en se singularisant par son action personnelle. (p. 17, réédition 2005, Hachette Pluriel).

Ne comprenant pas que l’étape individuelle survient avec la généralisation de la pratique individuelle de l’écrit, Ehrenberg nomme péjorativement « individualisme », comme souvent, ce qu’il suppose découler d’un affaiblissement de l’étape collective. Il prend les conséquences pour des causes.

Contrairement aux deux auteurs que nous citons, la théorie de l’extensio ne permet pas d’affirmer que la compétition n’a fait que croître chez les humains. Elle s’est plutôt complexifiée en fonction du développement neuronal qui affine et démultiplie les techniques. Le grave problème réside dans sa réussite intrinsèque.

Nous avons explicité dans un article précédent (Modérer notre extensio !, avril 2017) la nécessité de modérer notre extensio à l’échelle de la planète, en particulier à cause de nos consommations. Or, il faut rappeler le principe fondamental de l’extensio : l’extensio résulte de l’incessante émergence de l’inventus dans l’habitus. Ainsi, l’invention, l’innovation, la créativité sont clairement revendiqués par l’esprit de compétition qu’il soit propre au pays, à l’entreprise ou à l’individu. On ne voit dès lors pas très bien comment on pourrait modérer l’extensio si la compétition n’est elle-même pas modérée et donc la créativité concurrentielle.

SI des idées nouvelles sont nécessaires pour que l’on échappe à la spirale infernale de la compétition familiale, collective et individuelle, nous arrivons à ce paradoxe : une créativité serait nécessaire pour échapper à la créativité !

Pour aller plus loin dans la réflexion, il faut se rendre compte qu’à travers la compétition, c’est toute une part de notre imaginaire qui est mise en jeu. En effet, l’extensio se déploie aussi bien dans l’espace que dans le temps. Or la compétition n’a de sens qu’avec une représentation idéalisée de la « victoire » sur soi-même, sur autrui ou sur le reste de la nature. L’esprit de compétition nous projette vers une possible situation d’extension liée à une augmentation de capital corporel, social, économique ou autre. La compétition raisonnable résulte de cet imaginaire dans le présent vers l’avenir, imaginaire qui lui-même découle des expériences réussies dans le passé. Quand l’imaginaire est brisé ou excessif, cela arrive souvent, la compétition ou son absence défavorisent les familles, les groupes ou les individus.

Pour l’heure, le cumul des compétitions accélère tellement l’extensio de l’humanité que cela semble nous mener à des désastres planétaires.

On peut prévoir toutefois qu’après les étapes familiale, collective et individuelle, une nouvelle étape est en cours d’exploration. Celle-ci inclura nécessairement l’obligation de protéger notre planète. Pour Hervé Kempf, « Il s’agit de substituer une culture de la solidarité et de l’entraide à la culture de l’individualisme et de la compétition. » (Fin de l’Occident, naissance du monde, Points Seuil, 2013, p. 114)

Eugène Michel
Novembre 2017

 
28 mars 2016

 
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