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Étape individuelle, inventus et politique

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 

Notre théorie de l’extensio décrit le développement humain selon l’acquisition successive de trois étapes en gigogne : l’étape familiale, l’étape collective et enfin l’étape individuelle. L’expression « en gigogne » est très importante car elle signifie qu’en aucun cas une nouvelle étape ne remplace les précédentes. Bien au contraire, elle les conforte, les protège, mais en même temps elle les modère.

L’étape individuelle se généralise pendant la 2e moitié du 20e siècle. Elle émancipe la personne de la normativité sexuelle imposée par l’étape familiale et du déterminisme social de l’étape collective, sans bien sûr les effacer. Comme dit très bien Didier Eribon « Notre passé est encore notre présent. »(1) Cela d’autant que les événements plus ou moins traumatisants rencontrés par les êtres peuvent les amener à cristalliser sur une étape. D’aucuns sur la religion et la famille nombreuse de la 1ère étape, d’autres sur le combat politique de la seconde étape, et enfin un excès pourra se produire sur la 3e étape – errance ou surinvestissement dans les prouesses corporelles anonymes.

Or, le processus des étapes, élargissement du champ relationnel rendu possible par l’acquisition successive des quatre outils sens-gestes-parole-écrit, résulte de l’émergence incessante de l’inventus dans l’habitus, c’est le principe fondamental de la théorie de l’extensio. Si l’habitus existe à chaque étape, également l’inventus.

Dans l’étape familiale, l’inventus est placé sous la surveillance de la famille élargie ; dans l’étape collective, aucun inventus n’aura de chance d’être reconnu sans une allégeance à un groupe social. Lors de ces deux premières étapes, l’inventus doit s’obliger à une stratégie et une ténacité sans quoi l’exclusion est la règle.

La situation de l’inventus dans l’étape individuelle semble différente. En effet, la créativité individuelle va être plébiscitée si elle respecte les étapes précédentes.

Actuellement, dans le domaine de la politique, on peut supposer un tiraillement – c’est un euphémisme – puisque la politique appartient à l’étape collective tandis que le vote est individuel.

On assiste ainsi à une contestation de la démocratie représentative. Les réseaux sociaux du numérique propres à l’étape individuelle n’y sont pas pour rien. Le reproche principal est le caractère discontinu, quinquennal, du processus électoral. L’étape individuelle réclame une démocratie participative permanente où tous les citoyens seraient consultés à égalité, au point de tirer au sort les représentants. Gageons que l’idée n’avancera que si elle trouve une formulation compatible avec le fonctionnement démocratique où la continuité est réalisée par l’adhésion aux partis et syndicats, ce que l’étape individuelle nomme péjorativement « s’encarter ».

Dans un autre registre, la personne qui a inventé l’expression « mariage pour tous » a eu du génie. Malgré une opposition intense de l’étape familiale, cette formule a rendu possible l’évolution car le mariage des homosexuels est devenu une extension qui ne remet pas en question celui des hétérosexuels.

On peut poursuivre le raisonnement à propos des candidatures au premier tour de l’élection présidentielle française. Le discrédit des partis politiques traditionnels peut être aisément attribué, au regard de la théorie de l’extensio, au fait qu’ils ne parviennent pas, malgré leurs efforts, à appréhender l’évolution vers l’étape individuelle. L’idée de mieux consulter chaque citoyen par des « primaires » ouvertes à tous s’est révélée désastreuse. Au lieu d’opérer vaille que vaille des synthèses internes portées ensuite par un candidat consensuel, comme il était coutume, les deux partis ont organisé une exacerbation en pôles individuels. Et, en toute logique, on ne peut pas se placer à la fois dans l’étape collective – créer un groupe d’adhérents – et dans l’étape individuelle – ouvrir le groupe à tout le monde.

Les deux lauréats des primaires ont tenté de s’émanciper de l’étape collective. Mais le premier s’est enfermé dans l’étape familiale et il a contrarié l’étape collective en exigeant la suppression de 500 000 fonctionnaires, tandis que le second a basculé vers l’étape individuelle. Le revenu universel dit « d’existence » relève d’une philosophie individuelle puisqu’il est destiné in fine à tout habitant. Non seulement l’inventus de cette idée était trop inattendu pour être diffusé rapidement, mais il impactait la notion de travail qui est l’un des fondements des étapes familiale et collective. Les opposants eurent alors beau jeu de dénoncer une anticipation erronée de la disparition du travail.

Notons qu’à l’inverse, le succès des 35 heures il y a quinze ans aura résulté de sa dénomination subtile d’« aménagement et réduction du temps de travail ». L’avancée individuelle audacieuse fut compensée par la possibilité de consacrer plus de temps à la famille (étape familiale) et par l’argument de créer des emplois (étape collective). Le choc frontal fut donc évité.

Emmanuel Macron, le plus jeune des candidats, maintenant notre nouveau président, aura assurément recherché un mix entre l’étape collective et l’étape individuelle. Sa prouesse fut de proposer de désamorcer les conflits d’habitus droite-gauche de l’étape collective sans rejeter celle-ci mais sans théoriser non plus son inventus individuel. Son discours du 17 avril à Bercy(2) révèle cette gymnastique : « Un par un, vous vous êtes levés » (étape individuelle) ; « La France de dans cinq ans, celle que nous voulons, c’est une France où le travail aura repris sa place au cœur, parce que l’émancipation se fait et se fera par le travail » (étapes familiale et collective) ; « Ce que je vous demanderai, c’est de faire, de tenter, et parfois d’échouer, mais ce n’est pas grave parce que vous serez plus forts. » (paternalisme et étape individuelle) ; « Ce que nous devons faire pour réussir, c’est de libérer les énergies de ceux qui peuvent, mais c’est de protéger toujours ceux qui ne peuvent pas et ne réussiront pas. » (liberté dans étape individuelle et solidarité dans l’étape collective).

On peut s’interroger sur la promesse de François Hollande d’« être un président normal ». Cette expression avait sans doute un sens par rapport à Nicolas Sarkozy dont l’individualité bousculait, en particulier dans le vocabulaire, le statut de Président attaché à l’étape collective. Mais une fois élu, elle devenait dépréciative. Les citoyens veulent un président charismatique tandis que les médias, pour exister, guettent toute faille personnelle qui puisse alimenter la fringale de l’étape individuelle.

La tâche qui incombe au chef de l’État de concilier l’étape collective et l’étape individuelle aussi bien pour le pays que pour lui-même, dans une situation d’isolement personnel et d’omniprésence face aux drames et problèmes nationaux (les attentats, le chômage, la dette, les inégalités, la désindustrialisation...), européens (l’immigration, le dumping social, la concurrence agricole, la Grèce...) et mondiaux (les guerres, les famines, les épidémies, la concurrence des nouvelles puissances, les crises financières, le réchauffement climatique...), s’avère pour le moins délicate.

Un propos récent de François Hollande décrit bien la situation nouvelle provoquée par l’étape individuelle : « Cinq années de plus, cela aurait été encore cinq années d’intranquillité permanente, de privation de vie personnelle et de liberté. Être ici, c’est un don total de soi, un sacerdoce. D’autant plus que, pour des raisons de sécurité, renforcée après les attentats, je vis jour et nuit à l’Élysée. Et l’Élysée ne peut pas être un chez soi. »(3)

Emmanuel Macron, issu de la génération numérique et nourri de littérature, saura peut-être résoudre cette quadrature du cercle.

Eugène Michel
Mai 2017

 
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(1) Retour à Reims, Flammarion, Champs essais, 2010.

(2) Cahier du « Monde » N°22487 daté Dimanche 30 avril-Mardi 2 mai 2017.

(3) L’Obs n°2739, du 4/05/2017, article de Jérôme Garcin, Les derniers jours d’un président.

 
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Dernière révision : dimanche 28 mai 2017 – 19:35:00
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