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Théorie de l’extensio et baby-boom

 

 
Un texte d’Eugène Michel
 

Dans Génération sans pareille, les baby-boomers de 1945 à nos jours (Tallandier, 2016), l’historien Jean-François Sirinelli distingue trois vies successives pour les baby-boomers nés entre 1945 et 1955.

De 1962 à 1975, la France profite des « 4 P » : « Sur le berceau de cette génération s’étaient penchées quatre fées : la paix, la prospérité, le plein emploi et le progrès comme ligne d’horizon. » (p. 11) C’est la sortie de neuf décennies de guerres successives : « Depuis le conflit franco-prusse de 1870, la France s’est retrouvée dans une configuration historique que l’on peut ainsi résumer : la guerre toujours recommencée. » (p. 40) Or, après 1962, on a une « génération préservée par l’Histoire. » (p. 41) « Au sein de la France des « 4 P », il faut imaginer cette jeunesse certes diverse mais heureuse. » (p. 42) Turbulente aussi bien : « En fait, ce sont les différentes formes que revêt l’autorité dans une société qui commencent alors à être battues en brèche... » (p.131) « Pour l’heure, en ces années 1970, l’hédonisme et l’individualisme, fruits complexes des Trente Glorieuses et de l’évolution idéologique, sont à l’ordre du jour. » (p. 135)

1962 est assurément une date mythique. Citons Benjamin Stora (Histoire de la guerre d’Algérie, 1954-1962, La Découverte, 4e édition, 2006) : « Près de deux millions de soldats ont traversé la Méditerranée entre 1955 et 1962, soit la plupart des jeunes nés entre 1932 et 1943 qui étaient susceptibles d’être appelés. » (p. 3) En 1956, « L’opinion publique rechigne à la prolon­gation du service militaire (vingt-huit mois). » (p. 21) Les traumatismes furent considérables. Or, les enfants nés en 1945 ont 17 ans en 1962. La paix leur offre une rupture radicale et durable.

Au-delà des manifestations contre la guerre du Vietnam, les baby-boomers animèrent les luttes antimilitaristes. La conscription devint la bête noire des garçons qui firent un sport de l’accession à la réforme. Née justement pendant la guerre d’Algérie, l’objection de conscience dénonça les tares de la loi la concernant. Elle obtint gain de cause en 1983. Le service militaire, renommé service national en 1965, vit sa durée réduite de 16 mois à 1 an en 1979, puis à dix mois en 1992, et il fut suspendu en 1998.

À partir de 1967, année de mise en vente de la pilule contraceptive, il semble qu’on puisse ajouter un 5e P, celui du plaisir. Grâce aux antibiotiques qui suppriment la crainte des MST, les baby-boomers suivirent à la lettre le fameux slogan « Faites l’amour, pas la guerre ! » C’est une période unique dans l’Histoire, améliorée encore en 1974 par le droit à l’avortement. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que le Mai 68 français fut déclenché par les étudiants pour des considérations sexuelles. Cette période édénique va brusquement s’arrêter avec la prise de conscience de l’épidémie du Sida vers 1985-1986. Elle aura donc duré une vingtaine d’années.

La crise de 1973-1974 met fin aux Trente Glorieuses : « 15,2% d’inflation en 1974 et un nombre de chômeurs qui passe de 450 000 à 900 000 à la fin de l’année suivante. » (p. 151). Exit les deux P « prospérité » et « plein emploi » ! « Les jeunes Français nés à partir de 1954-1955 arrivent dans un monde où la recherche d’un emploi devient brusquement malaisée. » (p. 153) Mais la mutation et le progrès se poursuivent. Nous sommes dans une période de « mutacrise ». Sirinelli ne manque pas d’évoquer, à la suite des modernisations domestiques des années 60, les évolutions de « l’environnement technique des ménages » entre 1973 et 1983 : « L’irruption de la micro-informatique, la prolifération des moyens de communication – magnétoscope, télématique, autori­sation des « radios libres » (p. 156). L’historien conclut cependant sur l’idée d’une « génération désenchantée » autant du fait de la crise que du déclin des idéologies révolutionnaires.

Puis, nouvelle période, « l’avenir se brouille ». « Les héritiers de l’avenir deviendront orphelins de leur incarnation du futur. » (p. 189) Deux nouveaux P apparaissent : post-industrialisation et planétarisation. Cette troisième vie des baby-boomers commence en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin qui entraîne la dissolution de l’URSS deux ans plus tard. Dans la mondialisation et l’effondrement des utopies, les baby-boomers sont « rattrapés par l’histoire-monde » (titre du chapitre VIII).

Au regard de notre théorie de l’extensio, on assiste dans la deuxième moitié du 20e siècle à une accélération des échanges planétaires. Les formes archaïques que sont les impérialismes s’effondrent les unes après les autres pour laisser la place à des structures de concertation comme l’ONU. Trois dates peuvent être considérées comme majeures : 1962 : ultime chute de l’empire français ; 1975 : américain ; 1991 : russe ; tandis que l’empire britannique s’effiloche peu à peu. De cette émancipation des peuples résulte une augmentation constante du nombre de pays indé­pendants qui passe de 72 en 1945 à 197 en 2012, alors que des unions régionales sophistiquées s’organisent lentement comme l’Union européenne.

Cet extensio géographique, favorisé par le progrès des transports et le faible coût des énergies, est accompagné d’un extensio démographique. Les baby-boomers français s’aperçoivent assez vite que le baby-boom est mondial. La population terrestre a doublé entre 1960 et 2000. Elle s’accroît actuellement au rythme d’un milliard par douzaine d’années et atteindra prochainement 7,5 milliards d’habitants.

L’extensio est rendu possible par les progrès des quatre outils corporels que sont les sens, les gestes, la parole et l’écrit. La réalité première d’un pays est géographique, mais également déci­sionnelle, ce qui est favorisé par une unité de langage. Les baby-boomers vont participer à un constant progrès de l’alphabétisation, de l’enseignement, des savoirs, ainsi que des techniques de la parole et de l’écrit jusqu’à la création extraordinaire du numérique textuel, sonore et visuel de l’ordinateur et d’internet.

L’extensio précise que l’élargissement du champ relationnel grâce aux outils se fait par étapes en gigogne et que le 20e siècle occidental représente l’accession à l’étape individuelle basée sur la conquête du corps. Là aussi, les baby-boomers vont être pionniers de cette exploration marquée par la lutte pacifiste, la libération sexuelle, le confort domestique, le progrès médical, la prévention, l’allongement de l’espérance de vie, l’abolition de la peine de mort, les plaisirs sensoriels, le fémi­nisme, le respect de l’homosexualité, l’activité sportive, le voyage, etc. La signature du chéquier et la carte à puce généralisent l’individualité. Tapé sur le clavier, chaque code confidentiel, « à ne trans­mettre à personne », consolide l’édifice individuel.

Le déclin de la religion et du mariage en France relève de l’affaiblissement de l’étape familiale, tandis que l’abandon des utopies collectives correspond à l’évidence à la perte de suprématie de l’étape collective. Au même moment, la constante augmentation du temps « libre » rend possible le déploiement de l’étape individuelle en Occident. La concurrence entre les individus s’ajoute à la rivalité entre les familles (étape familiale) et à la compétition entre les groupes sociaux, les entreprises et les pays (étape collective). En période de crise économique, donc de fragilisation de l’étape collective, les citoyens qui n’ont pas de base familiale solide, de patrimoine transmis, de diplôme sélectif ou de force individuelle tombent dans l’errance.

Nous arrivons à ce paradoxe : la mondialisation, génératrice de chômage et d’endettement en Occident, semble se retourner contre ceux qui l’ont encouragée. Elle contribue à la diminution de la proportion de pauvreté dans le monde, mais elle affaiblit les classes moyennes occidentales. Or, il faut bien comprendre que toutes les régions du monde n’avancent pas au même tempo dans l’accession à l’écriture et à l’individualité. La mondialisation devient inévitablement un choc des étapes du développement qui masque celui de la production des matières premières, eau et céréales incluses.

Eugène Michel
Janvier 2017

 
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