Théorie de l’Extensio et unité de la vie


Texte anglais original  Ce texte est la traduction française de Theory of Extensio and unity of life, publié sur ce site en juillet 2011.
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Un texte d’Eugène Michel

 

L’être humain se développe constamment lui-même
Norbert Elias

 

La façon habituelle de penser la vie semble contradictoire : nous acceptons son unité et, en même temps, nous séparons radicalement trois mondes : les plantes, les animaux et les humains.

La science de l’évolution apporte la réponse. Après les premières cellules et les micro-organismes, la séparation se produit entre champignons, plantes et animaux. Chaque forme de vie développe une physiologie spécifique basée sur quelques réactions biochimiques. La continuité est également montrée par la communauté : les différentes formes de vie dépendent totalement les unes des autres.

Notre théorie de l’Extensio prit sa source il y a une quinzaine d’années avec une analyse du développement culturel humain. Très tôt, elle rencontra la continuité entre plantes, animaux et êtres humains. En effet, le principe essentiel de la théorie est à l’évidence valable pour toutes les formes de vie : l’évolution va dans le sens de l’extension du champ relationnel parce que cette extension réduit la dépendance par rapport à un environnement limité qui risquerait d’être défaillant dans son rôle de fournisseur d’apports.

De sorte que notre théorie incite à décrire comment chaque forme de vie étend son champ relationnel.

Dans les systèmes les plus simples, l’extension est due au nombre. Les premières cellules dans l’eau se dupliquent indéfiniment. Puis, l’attachement des cellules les unes aux autres et sur des surfaces solides l’emporte en stabilité, mais réduit la surface d’échange. Alors, le phénomène que Georges Chapouthier nomme « effet mosaïque » peut survenir : les cellules s’intègrent dans des systèmes plus complexes. L’expansion commence. Nous appellerons « expansion », la tentative d’occuper de façon permanente une surface ou un territoire. La fixation sur un substrat est une bonne idée pour construire des systèmes plus complexes et plus stables. Mais bien sûr, cela ne stoppe pas l’évolution des formes de vie non fixées.

Les plantes utilisent directement la lumière et les minéraux pour leur activité. Les animaux évolués utilisent les formes précédentes de vie ou les autres animaux. Utiliser la lumière est facile : il n’y a qu’à attendre que le Soleil se lève. Avec la complexification, l’évolution se tourne vers des stratégies de chasse. Il n’est pas surprenant que des cellules spécialisées comme les fibres musculaires et les neurones soient apparues peu à peu : un câble relie la sensation au mouvement. Combattre ou fuir devient l’alternative. Les animaux doués d’organisation sociale et les animaux utilisant des mots sont le résultat de la constante augmentation du nombre de neurones et de leurs connexions.

Pour les êtres humains, les mots oraux ou écrits provoquent une différence radicale : l’échange de productions devient possible. La théorie de l’Extensio analyse comment ces échanges progressent : le développement humain occidental peut être décrit en quatre étapes rendues possibles par l’acquisition successive de nouveaux outils : les sens dans l’étape maternelle, les gestes et la parole dans l’étape familiale, la parole et la lecture dans l’étape collective, la lecture et l’écriture dans l’étape individuelle.

En résumé, nous obtenons le tableau suivant dans lequel les catégories ne doivent pas être perçues comme complètement séparées :


Formes de vie : Cellules Plantes et champignons Animaux sans mots Animaux avec mots
Animaux non-sociaux Animaux sociaux Êtres humains
Types d’extension : Occupation de surface Occupation de surface
+ Territoire
Occupation de surface
+ Territoire
+ Compétition interne
Occupation de surface
+ Territoire
+ Compétition interne
+ Production pour échanges
Résultats : Nombre Nombre
+ Expansion
Nombre
+ Expansion
+ Recherche d’efficacité

L’évolution est principalement basée sur l’accroissement de la spécialisation et de la complexité. Cela ne signifie pas que les formes archaïques disparaissent. D’autant plus que la symbiose est la règle. Les formes les plus complexes ne peuvent pas exister sans les précédentes. L’extension d’une forme de vie n’est pas séparée de l’extension des autres formes de vie. Par exemple, les animaux peuvent être considérés comme une nouvelle chance d’extension pour les bactéries.

Dans cet article, nous proposons le concept d’expansion (« spreading » en anglais). L’expansion ne doit pas être vue comme un concept métaphysique. La vie n’a aucune intention en elle-même. Après le stade du nombre, l’expansion est une définition générale de la vie pour de simples raisons logiques. Tout survient à partir de deux faits : la vie commence avec la reproduction, et celle-ci n’est possible qu’avec des apports. La vie a surgi parce qu’un volume clos, stable pendant un court moment, recevait des apports. Ensuite, chaque fois qu’un volume un peu plus stable apparaissait parce qu’il était un peu plus complexe, le besoin d’apports augmentait. La relation avec l’environnement est intrinsèque à l’émergence de la vie. Le rôle de l’environnement est de contenir les apports nécessaires à l’organisme.

La première conséquence de la reproduction est la multiplication. La pénurie devient bientôt inévitable si les nouveaux venus ne se dispersent pas dans l’océan – qui n’est de toute façon pas illimité – ou si les apports deviennent complexes. De sorte que l’évolution se dirige vers des systèmes qui étendent leur champ relationnel, lequel inclut aussi bien l’extension physique qu’une meilleure aptitude à utiliser l’environnement.

L’amélioration de l’obtention des apports favorise la sélection vers de nouvelles espèces. L’amélioration épigénétique (c’est-à-dire après la naissance) est la caractéristique majeure des êtres humains. D’autres espèces animales possèdent une transmission épigénétique, mais son amélioration semble beaucoup plus lente. L’invention de l’écriture oriente définitivement les êtres humains vers les productions destinées aux échanges – en particulier avec l’invention de l’argent, qui est une application de l’écrit.

En conclusion, nous pouvons dire que l’extension de la vie se déploie selon trois grandes modalités : d’abord, le nombre ; puis, l’expansion ; et enfin, la recherche d’efficacité. C’est trois modalités apparaissent successivement puis coexistent. Elles peuvent être clairement détectées dans les étapes du développement culturel de notre théorie : l’étape « familiale » est proche du nombre (avoir une descendance nombreuse), l’étape « collective » génère l’expansion (qui inclut la propriété privée sans limites), et l’étape « individuelle » recherche l’efficacité.

Assurément, la production d’échanges commence dès l’étape familiale, mais on peut considérer qu’elle atteint sa pleine maturité dans l’étape individuelle. Aujourd’hui, chacun doit être capable d’évaluer ses capacités personnelles de production et doit les améliorer tout au long de sa vie. La compétition sur l’aptitude à l’écrit est devenue radicale.

Norbert Elias a raison d’insister sur le fait que l’idée du développement des enfants, des adultes et des pays est récente. Ce développement est inhérent à la vie, c’est ce que nous appelons l’extensio. La théorie de l’Extensio laisse prévoir qu’après l’étape individuelle, une nouvelle étape apparaîtra, celle-ci étant d’ailleurs certainement déjà en cours d’exploration.

Affirmer que les êtres humains ne relèvent pas de principes différents que ceux des autres formes de vie peut être décevant. Mais la conséquence est démocratique : chacun, à chaque stade de développement, a besoin de sentir que sa vie est en extensio, ce qui signifie que son champ relationnel s’accroît d’une façon ou d’une autre, et donc que la personne obtient nombre, expansion et accroissement d’efficacité.

Pas si facile à réaliser en toute période de la vie ! La théorie de l’Extensio – comme nous l’avons vu dans nos articles précédents – suggère que la sagesse est que nous nous aidions les uns les autres à établir un équilibre dynamique entre habitus et inventus, c’est-à-dire entre pratiques d’appartenance et explorations.


Eugène Michel
Septembre 2011


 

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Eugène Michel © Tous droits réservés Dernière révision : mercredi 21 septembre 2011 – 11:40:00
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