À l'aide

(option D)
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noesis
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À l'aide

Message par noesis » 26 juin 2007 17:23

Bonsoir,
Je suis PE2 sortante et je viens de connaître mon affectation non volontaire en CLIS, option D. Je vois que beaucoup ici ont une véritable passion pour ces classes spécialisées, je m'en excuse donc à l'avance, puisque moi pas malheureusement... J'aimerais être contente mais c'est loin d'être le cas. Je suis complètement stressée et paniquée à l'idée d'avoir une telle classe, j'ai même demandé un refus de poste auprès de l'inspection et des syndicats... J'espère ne pas trop vous choquer par mes propos mais je ne me vois pas du tout enseigner de cette façon... Mon dossier sera traité lors du groupe de travail de jeudi mais plus les jours avancent, plus je suis pessimiste (j'ai même pensé démissionner pour vous dire...). Le plus grand barème de mon école d'affectation est 4.... Donc cela n'a pas l'air d'être le top... Bref, ce que je cherche ici ??? Je ne sais pas... De l'écoute de votre part peut-être, voire même des conseils.... Je crois que j'étouffe depuis cette nouvelle, je dors très très mal, et je suis surtout très mal...

Pascal Ourghanlian
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Message par Pascal Ourghanlian » 26 juin 2007 17:43

Quelle représentation avez-vous d'une CLIS 1 ou, plus exactement, des élèves qui y sont scolarisés ?

C'est une vraie question. Prenez le temps d'essayer d'y répondre, comme vous le sentez, sans langue de bois. Personne ici ne s'en offusquera. On sait trop combien ces enfants peuvent nous renvoyer de nos problématiques personnelles.

Nous essaierons de réagir sur vos représentations (ou sur vos "a priori"), pour les écouter et voir comment nous pouvons vous "aider"... à y voir plus clair.

À bientôt.
Cordialement,
Pascal Ourghanlian

noesis
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représentation

Message par noesis » 26 juin 2007 18:14

Mes représentations sont probablement des stéréotypes voire même une stigmatisation des élèves...
Alors quelles sont-elles ?
En voici, après avoir réfléchi :
- des élèves très mal (dans leur tête voire même dans leur corps).
- des élèves difficiles à gérer, à canaliser (sans forcément parler de violences).
- des élèves qui nous demandent une énergie phénoménale (tant dans la préparation des apprentissages le soir chez soi, que pour maintenir leur implication dans les apprentissages en classe).
- des élèves qui me font peur par leurs comportements qui me sont inconnus.
- des élèves dont je crains de ne pas comprendre leur fonctionnement ni le pourquoi de leur mal être.
- des élèves qui vont me mettre en insécurité (psychologique notamment).
- des élèves qui peuvent me mettre en échec dans mon métier.
- des élèves qui me rappellent trop que je dois les aider (déjà que devant mes propres soucis personnels c'est dur...). Et je n'ai peut-être pas envie de les aider...
- des élèves à qui j'en veux parce que pourquoi les aider ?! (et moi alors, quand j'ai eu de gros soucis). Non, je n'ai pas honte c'est ainsi.
- des élèves qui encore une fois me mettent à l'écart (pourquoi moi en CLIS et pas les autres PE2) alors que j'ai reçu les félicitations d'un directeur d'IUFM....
Je sais, c'est peut-être égoïste, stéréotypé, mais mais je n'y peux rien. Toutes ces phrases sont bien réfléchies en plus.

solal
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Message par solal » 26 juin 2007 20:22

Bonjour
Je suis T2 en CLIS cette année, et je continue l'an prochain.
Sur 10 élèves, j'en ai 5 de l'hôpital de jour. Les choses se sont bien passées cette année :
- pas d'énergie phénoménale à dépenser. Au début, c'est difficile, il faut connaître les élèves pour savoir quoi leur proposer, mais après, "ça roule".
- comprendre le pourquoi du mal-être des enfants n'est pas forcément faisable, et pas forcément nécessaire ;
- je me suis moins sentie en échec dans mon métier en CLIS qu'en CE1 ;
- des élèves à aider, il y en a dans toutes les classes, et dans les classes traditionnelles, on a souvent moins le temps de le faire, la pression du groupe et des programmes étant trop importante ;
- en CLIS, on n'est pas forcément à l'écart, ça dépend des collègues de l'école ...
- c'est vrai, certains comportements ne sont pas gérables, on ne sait pas quoi faire, on se demande à quoi ça sert que certains soient là, mais, du coup, le moindre progrès, on le voit, on le sent, et on est content. Et les très gros progrès, les élèves qui vont mieux, qui comptent sur nous, qui sont contents de venir à l'école, tout cela, on le voit encore plus qu'en classe traditionnelle.

Bien sûr, je n'ai fait qu'un an de CLIS, et chaque CLIS est différente, et l'an prochain, ça risque d'être moins drôle et plus sportif. Mais en tout cas, bilan positif pour moi cette année.

clairea
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Message par clairea » 26 juin 2007 22:35

Bonjour Noésis,

Je suis psychologue dans l'Education nationale et c'est à ce titre que je vous réponds, comme j'ai pu le faire à plusieurs reprises avec d'autres jeunes enseignants qui furent dans votre situation.

Je vais commencer par des félicitations, car votre message témoigne d'un réel courage, de votre capacité à vous questionner en toute lucidité et à demander de l'aide quand cela vous semble nécessaire. Votre démarche sur le forum montre combien vous restez dans un questionnement et non dans un simple rejet de la CLIS. C'est plutôt un signe très encourageant que je voulais souligner avant de vous répondre.

Commencer votre carrière en CLIS peut devenir une belle expérience mais pour vous en convaincre, il faut que j'apporte quelques nuances à vos représentations de ces élèves et à votre questionnement.

Un élément qui revient dans votre message est la peur que vous inspire la confrontation à la souffrance de ces enfants et plus particulièrement l'écho que cette dernière pourrait avoir dans votre propre psychisme.

Je ne vais pas vous mentir, tout le monde ne peut pas contenir la souffrance des enfants de CLIS, et dans certains cas, il n'est pas souhaitable qu'une personne trop fragile occupe ce poste, mais j'aurais tendance à craindre que cette fragilité-là pose également problème dans une classe banale.
Votre crainte témoigne de l'empathie que vous ressentez pour ces élèves, leur souffrance vous touche intimement et j'aurais tendance à penser qu'elle trouve un écho dans votre propre histoire.
Cette empathie peut devenir un réel atout dans la relation aux élèves si cette dernière ne vous envahit pas. Vous seule pouvez répondre à cette question, mais laissez-vous le temps peut-être de comprendre ce que vous renvoient ces élèves.

Car qu'est-ce que la souffrance de ces enfants ?

Vous parlez d'"élèves très mal (dans leur tête voire même dans leur corps)".
En effet, ces enfants ont souvent souffert mais beaucoup sont en phase de reconstruction quand ils sont en CLIS. L'orientation en CLIS suppose une reconnaissance de la souffrance de l'enfant, et dans la majorité des situations, cette reconnaissance implique un début de travail psychique chez la famille et chez l'enfant.
Beaucoup ont des prises en charge thérapeutique, et l'enseignant de CLIS accompagne ces élèves dans leur apprentissage dans le respect de leur singularité. Pas question ici de pression institutionnelle, de réussite de tous les élèves, mais plutôt d'un accompagnement serein de leur progrès.
Si vous acceptez chacun de ces enfants tel qu'il est, ils ne vous demanderont pas une énergie phénoménale. Au contraire, vous aurez, contrairement à ce qui se passe en ce moment dans une classe banale par exemple, le temps de construire les savoir aux rythmes de chacun sans forcing, sans échec finalement, ni de l'enfant, ni de l'enseignant.
Donc , ces élèves ne vous mettront pas en échec dans votre métier, à moins que vous leur proposiez du CE2 dans la CLIS. Ils ne vous mettront pas en échec, car ils sont en CLIS pour retrouver le chemin de la réussite scolaire quel que soit le niveau. Votre mission n'est pas de les réparer au sens pédagogique, vous n'avez pas à un niveau précis à atteindre pour chacun, vous avez juste à coller à la zone proximale d'apprentissage et à accompagner l'élève dans son évolution.


La principale difficulté pédagogique de la CLIS reste à mon sens d'accepter cette souplesse, et de gérer l'hétérogénéité de la classe. Mais là dessus, vous savez que vous avez un effectif réduit et que vous ne serez pas seule dans l'accueil de ces enfants. Chaque enfant de la CLIS est parfaitement connu par le psychologue du réseau, par le référent et souvent par d'autres partenaires qui vont vous aider en début d'année à élaborer des projets pédagogiques adaptés. Vous ne serez pas seule et vous aurez beaucoup plus de réponses à vos questions sur le sens du mal être de chaque enfant que si vous étiez en classe banale.
Des équipes de suivi seront organisées où vous pourrez poser toutes vos questions.

Vous serez un partenaire incontournable pour le psychologue scolaire sur lequel vous pourrez vous appuyer en début d'année. Je fais régulièrement le point avec la maîtresse de la CLIS et elle m'aide à suivre l'évolution des enfants.
Ces élèves, donc, vous les connaîtrez plus que nécessaire et plus que d'ordinaire pour les autres classes. En tant que partenaire, vous serez, sans aucun doute, associée aux diverses discussions et pourrez mettre en sens ces comportements qui vous semblent aujourd'hui si étranges et inquiétants.
Je ne crois pas que ce qui peut vous manquez soit de l'ordre d'une ignorance sur la situation ou problématique de vos élèves.

Je vous cite à présent pour poursuivre :

- des élèves qui me rappellent trop que je dois les aider (déjà que devant mes propres soucis personnels c'est dur...). Et je n'ai peut-être pas envie de les aider...

Non, votre rôle d'enseignante ne diffère pas de celui que vous auriez eu avec des élèves de classe banale. On ne vous demande pas de les aider au sens thérapeutique, ce serait vraiment une confusion de rôle dommageable pour tout le monde. Vous seriez leur maîtresse et ils n'attendent de vous rien de plus que tout élève de classe ordinaire. Être professionnel, c'est occuper une place, mettre de côté ces soucis personnels le temps nécessaire et agir dans le strict cadre de cette place d'enseignant. Je vous l'ai expliqué, vous ne serez pas seule, vous aurez de multiples partenaires pour aider autrement ces enfants.

- des élèves à qui j'en veux parce que pourquoi les aider ?! (et moi alors, quand j'ai eu de gros soucis). Non, je n'ai pas honte c'est ainsi.

OK, vous n'avez pas été aidé, mais vos futurs élèves en sont-ils responsables ? Et, une fois encore, on ne vous demande pas de les aider, mais de leur enseigner.
Je vous donne une caricature : vous êtes en classe banale, un enfant déclare un jour être maltraité dans sa famille. Direz-vous que vous ne ferez pas de signalement enfance en danger parce qu'après tout vous aussi votre enfance a été difficile et qu'il peut se débrouiller ? Je ne le crois pas...


- des élèves qui encore une fois me mettent à l'écart (pourquoi moi en CLIS et pas les autres PE2) alors que j'ai reçu les félicitations d'un directeur d'IUFM....

Ce ne sont pas les élèves qui vous mettent à l'écart, eux ne demandent rien de plus qu'une maîtresse assez contenante et rassurante. Vous avez reçu des félicitations, vous êtes compétentes, pourquoi ne le seriez-vous pas avec ces enfants de CLIS ? Votre ressentiment s'adresse je pense à d'autres instances et même s'il est surement légitime, je crains de ne pouvoir ici rien en dire. Beaucoup de jeunes enseignants connaissent votre sort, c'est un réel problème institutionnel.

La seule question finalement se résume ici pour moi à : êtes-vous assez solide et à distance, pour enseigner à tous les élèves... Sachez Noesis, qu'inévitablement vous rencontrerez dans votre carrière en classe banale des enfants en souffrance dont certains iront ensuite en CLIS. C'est surement plus difficile avant leur entré en CLIS qu'après. La classe banale ne vous préservera pas de la souffrance des enfants.

Je ne vous ai pas répondu sur un profil particulier d'enfants de CLIS, chaque CLIS D ayant souvent sa spécificité, mais je reste à votre disposition pour plus de précisions.


Donc finalement, votre angoisse face à cette rencontre (vous et les enfants de CLIS) ne prend appui que sur la peur de l'autre dans son altérité ou sa différence. C'est exactement le même problème qu'une personne qui détourne le regard face à une personne en fauteuil.
La confrontation à la différence et à la souffrance, particulièrement peut-être à celle d'un enfant, génère en nous une contamination imaginaire. C'est un peu comme si cet autre était un miroir de nous-même abimé, que l'on n'a pas vraiment envie de voir. Je pense que ce mouvement de crainte ne s'alimente que de fantasmes, de nos expériences infantiles, d'une fragilité narcissique et ne perdure pas au-delà de la véritable rencontre.
Car une fois encore, et j'insisterai là-dessus indéfiniment, la fauteuil ne résume pas la personne, l'enfant ne se résume pas à son handicap. Si Nicolas a un trouble important des fonctions cognitives, il est surtout un garçon pétillant, joyeux ou fragile, bref il est autre chose.
La plupart des gens qui ont accepté cette rencontre avec ces autres un peu différents ont appris bien vite que la différence ne résume pas le sujet, ou encore que nous sommes tous avec nos différences.

Continuez à mettre en mots ce qui vous angoisse Noesis, vous pouvez surmonter cela, si vous êtes, comme vous l'avez été dans ce message, honnête envers vous-même.


Bon courage et, dans tous les cas, merci d'avoir mis en mots ce que beaucoup d'enseignants taisent.

Claire a

Pascal Ourghanlian
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Message par Pascal Ourghanlian » 27 juin 2007 08:49

Merci, effectivement, à noesis pour ses questions, à solal et clairea pour leurs retours sur expérience et leurs propositions de réponses.

N'hésitez pas à réintervenir, noesis, à questionner les réponses : tout cela est crucial, et riche pour tout le monde.

L'expérience CLIS reste difficile, comme l'expérience handicap, ou différence, ou difficulté. La vraie vie n'est pas lisse, a fortiori l'école.

Une certitude cependant : le premier sourire du gamin qui perçoit que, dans cette classe particulière, enfin, il va exister comme enfant capable d'apprendre, et pas seulement comme élève en échec...
Cordialement,
Pascal Ourghanlian

Daniel Calin
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Enseignants ordinaires et enseignants spécialisés

Message par Daniel Calin » 27 juin 2007 11:34

Fil de discussion passionnant. Un grand merci à noesis pour sa grande honnêteté intellectuelle et professionnelle, une rareté en ces temps de bienpensance généralisée et de mises en spectacle égotiques.

J'interviens ici d'un point de vue différent des précédents. J'ai été d'abord professeur de philosophie, puis, longuement, formateur d'enseignants spécialisés. Autrement dit, je n'ai jamais été confronté directement à des classes spécialisées, j'avais envie d'écrire "à bout portant", même si j'ai beaucoup fréquenté ces classes, et des établissements spécialisés souvent bien plus "lourds". Au contraire, j'ai eu la chance de travailler avec des publics d'enseignants spécialisés ou en voie de spécialisation, personnalités généralement passionnantes, parfois admirables, un vrai luxe professionnel.

Du coup, je comprends certainement mieux les réticences de noesis que mes prédécesseurs sur ce fil. S'il est vrai qu'il existe des élèves en grande souffrance dans les classes ordinaires et que tout enseignant est amené à s'y confronter par ce biais, il n'en reste pas moins que, dans une classe ordinaire, il y a surtout ... des élèves ordinaires ! Et, non seulement je comprends parfaitement qu'on devienne enseignant pour ces élèves ordinaires, mais il est parfaitement normal et même souhaitable qu'on s'oriente vers l'enseignement en fonction du plaisir qu'on s'attend à éprouver à enseigner à ces élèves ordinaires.

Les craintes de noesis me semblent donc renvoyer à la distinction entre le métier d'enseignant et le métier d'enseignant spécialisé. Ces dernières années, je donnais une conférence introductive à nos formations ASH à l'IUFM de Paris intitulée "Devenir enseignant spécialisé", dans laquelle je creusais cette question de la différenciation entre ces deux métiers (lire, dans un esprit très proche, le texte d'Annie Langlois, Rentrer en formation AIS). Je compte la rédiger et la mettre en ligne d'ici quelques mois. L'idée centrale est bien la distinction entre deux métiers très différents, qui renvoient à deux "vocations" à certains égards opposées.

Dit rapidement, donc de façon nécessairement caricaturale, on devient enseignant ordinaire par goût pour la transmission et pour les plaisirs de la transmission réussie. Du coup, non seulement on préfère les élèves ordinaires, mais on a même un penchant pour les bons élèves, ceux qui percutent le plus vite, qui nous poussent le plus loin. Au fond, j'ai moi-même fonctionné comme cela tout au long de ma carrière, avec un grand bonheur professionnel quand j'avais affaire à des stagiaires ou à des groupes stimulants de cette façon, et beaucoup moins de plaisir quand j'avais affaire à des personnes ou groupes plus "difficiles", comme cela arrive parfois, même en formation d'enseignants spécialisés !

Les enseignants spécialisés, eux, ceux qui le deviennent volontairement, et tous le deviennent volontairement au moins au moment où ils choisissent la formation, carburent nécessairement à autre chose qu'à la transmission réussie - même s'ils éprouvent parfois ce plaisir-là aussi, et avec quelle intensité, du fait même de sa rareté ! Cette motivation émerge clairement au fil des messages précédents : c'est ce que j'appelle la "psychologie de la réparation", la satisfaction éprouvée à "réparer" les autres, spécifiquement les enfants en l'occurrence - ce qui est toujours, on le sait, une façon de réparer quelque chose en soi. Le métier implique d'ailleurs, dans son intimité, une articulation suffisamment maîtrisée entre réparation de soi et réparation de l'autre, mais c'est un autre sujet. Les motivations pour le métier d'enseignant spécialisé sont ainsi plus proches de celles des travailleurs sociaux (ma compagne est assistante sociale !) que de celles des enseignants ordinaires.

Et les relations entre les enseignants spécialisés et les enseignants ordinaires (même leurs anciens amis restés dans l'enseignement ordinaire !) sont toujours ... compliquées. Les enseignants spécialisés sont toujours au fond plus ou moins persuadés que les enseignants ordinaires ne font pas correctement leur métier auprès des élèves en difficulté, sans percevoir que, même lorsque c'est vrai, ils le font parfois excellemment avec les autres élèves. Et les enseignants ordinaires regardent toujours d'un air étonné ces drôles d'enseignants qui ne se complaisent qu'avec les élèves qui les désespèrent.

Tout cela est normal, et doublement normal.

Humainement normal. Le désir de transmission (à ses enfants, à ses élèves, aux générations futures) est une composante fondamentale des désirs humains. Il faut être bien malade pour ne pas l'éprouver. Les enseignants ordinaires sont donc au cœur de cette normalité anthropologique. Ils sont un des grands axes de la conservation sociale, au meilleur sens du terme. Le désir de réparation suppose lui que l'on ait ... quelque chose à réparer. Ou plus exactement, puisque l'on a tous "un peu" quelque chose à réparer, que l'on ait beaucoup à réparer, suffisamment pour passer une partie de sa vie à ça. Ce désir est donc loin, dans sa force en tous cas, d'être universel, "normal". Les gens "sans histoire", généralement, ne l'éprouvent pas, ne le comprennent même pas, et c'est normal. À l'autre extrême, les personnes trop souffrantes n'ont pas la distance nécessaire pour être capables de réparer les autres, ni même pour en éprouver le désir - comme Claire l'a justement remarqué, et comme noesis l'a ouvertement signifié. Eux ont plus besoin de se réchauffer à la norme des autres, fût-ce leurs élèves, qu'à se plonger encore dans les affres !

Institutionnellement normal. Il est bon que les élèves "ordinaires" aient affaire à des enseignants "ordinaires", qui vont les supposer "ordinaires" et les traiter "ordinairement". Il est peu souhaitable qu'ils aient affaire à des écorchés qui seraient à l'affût de leur moindre plaie, cela tendrait à les fragiliser plutôt qu'à les consolider. Tout comme il est bon que le "corps enseignant" comprenne des enseignants spécialisés, sensibles à ceux que leurs collègues tendent à tenir trop à distance. Je pense d'ailleurs pour ma part qu'il existe une catégorie d'enfants très délaissés à l'école et au collège : ce sont les enfants "brillants", qui rencontrent rarement des enseignants qui leur font écho - sauf parfois, paradoxe apparent, certains enseignants spécialisés...

Les idéologues de l'intégration qui voudraient voir disparaître les enseignants spécialisés au profit d'une formation de tous les enseignants à l'accueil des élèves handicapés commettent une lourde erreur. Formés ou pas, les enseignants ordinaires sont et resteront des enseignants psychologiquement organisés autour des plaisirs de la transmission réussie. La disparition des enseignants spécialisés ne pourrait que laisser les élèves handicapés ou en grande difficulté encore plus "loin", encore plus isolés psychologiquement, quelle que soit la "bienveillance" ou la "technicité" des enseignants bien "formés"...

Pour ma part, je souhaite à noesis d'éprouver les joies ordinaires de l'enseignement, de panser là ses blessures. Quitte à, plus tard, se retourner vers ses petits frères et sœurs du malheur, quand elle en aura la force, si tant est qu'elle en éprouve un jour le désir. On a aussi le droit à l'oubli.
Cordialement,
Daniel Calin

solal
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Message par solal » 27 juin 2007 22:27

Merci Monsieur Calin d'expliquer toutes ces choses que je peux avoir parfois en tête mais que je suis incapable de mettre en mots de la sorte.

Daniel Calin
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Message par Daniel Calin » 27 juin 2007 23:07

Je viens de terminer les rites de mon départ en retraite, et je me dis en vous lisant que ça a dû être exactement cela, mon métier, mettre en mots l'expérience des autres, avec les outils de ma propre formation et la distance de ma position professionnelle très particulière...
Cordialement,
Daniel Calin

kirni
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Message par kirni » 28 juin 2007 18:45

Bonjour,
Merci pour ce fil passionnant. Le point de vue de chacun, de sa place, donne de l'air !
Et de l'air, Noesis, il y en a en CLIS ! A mon avis bien plus qu'en classe-type. Peut-être pourrais-tu aller rencontrer les enfants, en cette fin d'année ? Les rencontrer dans leur école, leur classe... Tu pourrais ainsi, il me semble, les "appréhender" comme élèves. Pour te projeter dans ton rôle d'enseignant, ce serait peut-être plus facile ? (et moins douloureux !)
Et leur instit pourra te parler de chacun et de la façon dont il (elle) travaille.
Et comme le rappelle Clairea, tu ne seras pas seule !
Bon courage. Cordialement !

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