« La dyslexie et la dysphasie existent-elles ? »

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Daniel Calin
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« La dyslexie et la dysphasie existent-elles ? »

Message par Daniel Calin » 07 nov. 2006 23:19

Les difficultés d'accès à la culture sont un des sujets récurrents de ce forum et de ce site. Comme le rejet des approches purement organicistes et mécanicistes très en vogue ces dernières en est un principe majeur, voire un moteur.

Claire Faure vient de m'informer de la mise en ligne de son mémoire de fin d'études d'orthophonie intitulé « La dyslexie et la dysphasie existent-elles ? ». Ce travail interroge l'acharnement à expliquer médicalement dyslexie et dysphasie. D'abord par une revue fouillée de diverses publications sur la question. Ensuite par une enquête sur un public d'enfants pris en charge en orthophonie pour "troubles du langage", qui met en évidence l'importance des facteurs "environnementaux" dans ces troubles, en particulier des facteurs familiaux.

Un travail rare, courageux, à contre-courant. Qui a d'ailleurs été mis à l'index, écarté des rayons de la bibliothèque universitaire de Montpellier et de la banque de données en ligne des travaux universitaires. Qu'on se le dise : il existe une science officielle en ce domaine, et les autorités universitaires elles-mêmes se chargent de faire régner l'ordre ! Cela serait seulement risible si c'était là un fait isolé, mais les activités récentes de Robien, les pratiques télévisuelles sur ces questions, et bien d'autres choses, font fortement craindre un processus d'installation rampante d'un nouveau totalitarisme.

Seul bémol : un petit chapitre fort mal venu sur les "responsabilités pédagogiques", appuyé sur les pires "références" en ce domaine, étrangement en contradiction de fond avec tout le reste de ce mémoire.
Cordialement,
Daniel Calin

Pascal Ourghanlian
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Message par Pascal Ourghanlian » 08 nov. 2006 16:23

Daniel ne voit dans le travail de Claire Faure qu'un seul bémol. Je le trouve, pour une fois, bien indulgent...

Pour ma part, j'en vois au moins trois :
- le paragraphe sur les reponsabilités pédagogiques d'abord (pp. 26-31), que l'on dirait dicté par notre ci-devant ministre, sur lequel je ne reviens pas : le débat actuel sur la lecture illustre magistralement les dérives auxquelles conduisent l'amalgame et l'à-peu-près ;
- le paragraphe sur les responsablités familiales ensuite (pp. 31-48 ), particulièrement le passage sur "les attitudes parentales à risque" : l'antique tentation qui fait que l'on sait mieux que l'autre ce qui est bon pour lui, avec ses relents moralisateurs et culpabilisateurs ;
- le paragraphe sur les orthophonistes enfin (pp. 49-53), qui seuls seraient en mesure de s'abstraire des stratégies poursuivies par l'école ou par les familles en permettant "à l’enfant de réaccéder à la primauté du sens et de la communication".

Je ne suis pas bien sûr d'avoir envie de voir tous les orthophonistes de France se transformer en conseillers conjugaux/prescripteurs pédagogiques/psychologies du pauvre. D'autant moins que j'en sais qui font un travail remarquable avec des enfants avec autisme qu'ils aident à entrer dans la communication ou avec des enfants à qui ils permettent d'accéder à une pensée autonome en leur prêtant momentanément la leur.

Alors un texte courageux, oui, sans doute, dans le contexte particulier qui est le sien (mémoire professionnel pour devenir orthophoniste), mais non exempt à mes yeux de tentations totalisatrices - je n'ai pas dit totalitaires...
Cordialement,
Pascal Ourghanlian

Daniel Calin
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Message par Daniel Calin » 11 nov. 2006 13:59

D'accord avec Pascal sur le point 3, dont le caractère problématique m'avait échappé.

Pas d'accord, par contre, pour le point 2, qui est à vrai dire le coeur même du travail de Claire Faure.

Je veux bien assumer entièrement "l'antique tentation qui fait que l'on sait mieux que l'autre ce qui est bon pour lui, avec ses relents moralisateurs et culpabilisateurs". Etrange implication de la "libéralisation" des moeurs, qui voudrait que le droit des adultes à faire n'importe quoi soit sans conséquence sur leurs enfants ! Je vois là une des pires catastrophes sociétales de ces dernières décennies. Je suis en accord total avec Claire Faure quand elle pointe le fait que la médicalisation-biologisation-neurologisation de toutes les difficultés des enfants est le résultat de la volonté forcenée de nombre de "parents" de se laver les mains de tout ce qu'il peut advenir de négatif dans le développement de leurs enfants. Etranges "parents" que ces parents-là ! Etre parent, être un parent digne de ce nom, c'est non seulement assumer ses responsabilités éducatives, c'est se vouloir au maximum responsable du devenir de ses enfants. Je préfère de très loin des parents "traditionnalistes" qui campent brutalement sur ces positions, que des gens comme cet hélas-collègue qui pensait se moquer de moi en me disant : "Tu crois encore à l'éducation, toi ?". Bien évidemment, ses enfants, adolescents, étaient en pleine déroute. Je me permets ici de renvoyer à mon Mél à Ninette, écrit certes sur un ton plaisant, mais qui pose mieux mon éthique de la responsabilité que je ne saurais le faire en pontifiant.

Alors, oui, il faudrait savoir aussi en revenir, quand besoin est, à poser des exigences éthiques, à responsabiliser, et même à culpabiliser. Parce que, oui, certains parents sont coupables, et même très gravement coupables... Ce que chacun sait très bien, au fond, non ?

Cette culture de l'irresponsabilité est d'autant plus insupportable qu'elle ne concerne que les "bonnes familles", alors qu'on voit au contraire monter en puissance une mise en accusation méthodique des familles les plus démunies pour les avanies de leurs malheureux enfants.
Cordialement,
Daniel Calin

Pascal Ourghanlian
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Message par Pascal Ourghanlian » 11 nov. 2006 14:52

"Avant", les choses étaient "simples" : "on" faisait des gosses soit par nécessité alimentaire soit pour conserver un patrimoine - dans les deux cas pour des raisons économiques rurales inverses (cf. les travaux de Philippe Ariès ou, à l'opposé de l'échiquier politique, Pierre Bourdieu). L'enfant devenait adulte le jour de la mort de son père, parfois alors que sa propre vie était fort avancée. La responsabilité de chacun envers chacun, dans une société essentiellement autarcique, signait la pérennité de celle-ci (cf. le beau livre de Pierre Bergounioux, qui sort ces jours-ci, La fin du monde en avançant chez Fata Morgana).

"Puis", au temps des "villes tentaculaires", l'enfant devint une personne, à égalité de droits avec l'adulte - égalité que l'on s'est empressé de confondre d'une part avec l'égalité des chances (incohérence républicaine patente), d'autre part avec l'abandon des devoirs de chacun envers chacun. La société ouverte qui est la nôtre aujourd'hui est fondée sur cette confusion (cf., du même, presqu'aussi récent École : mission accomplie aux Prairies ordinaires).

Je ne sache pas qu'une réalité sociologique ni ne dédouane la responsabilité individuelle de chacun ni ne fonde la responsabilité collective de tous qui, lorsqu'elle existe, incarne le fascisme réel. Mais, à l'inverse, elle ne fonde la culpabilité de personne, sauf à référer à un judéo-christianisme persistant ou à confondre éthique et morale.
Certes, ce que je décris là emprunte beaucoup à Michel Onfray dont je sais qu'il trouve moins grâce aux yeux de Daniel qu'aux miens - mais je persiste : je rencontre chaque jour des gens qui se battent pour leurs gamins, avec les possibilités qui sont les leurs, qui culpabilisent parce que le regard que leur renvoie l'école les met en situation d'infériorité, qui ne font pas nécessairement les choix optimaux (mais suis-je bien sûr de les avoir faits pour ce qui me concerne, et comment le savoir, la vie de mes fils étant totalement congruente à la manière dont elle se déroule - ça, c'est une des rares leçons de vie de Sartre) mais sur lesquels je ne me sens pas le droit de porter un quelconque regard moral, juste professionnel, d'accompagnement.

On peut imaginer qu'une partie de l'explication de cette différence d'appréciation du travail de Claire Faure entre Daniel et moi vient de nos lieux d'exercice différents : la ville capitale qui sanctuarise son centre historique et les quelques collines aisées qui l'entoure, et sa banlieue qui accueille les rejetés ouvriers ou employés, ont peut-être des tropismes sociologiques tels que la culpabilisation permanente du pauvre ait besoin d'être étayée avec bienveillance et la morgue du riche rabaissée sans concession...

La vie nous demande le meilleur, et c'est sans doute un peu trop demander. C'est bien cette solidarité de l'insuffisance qui fonde notre commune humanité. Je ne suis pas bien sûr de souhaiter vouloir imposer mes vues aux autres. Peut-être parce que le Beau m'importe d'avantage que le Vrai. Platon ne voulait pas de poète dans sa cité...
Cordialement,
Pascal Ourghanlian

Daniel Calin
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Message par Daniel Calin » 11 nov. 2006 21:35

Tiens, un vrai débat entre Pascal et moi, sur une vraie divergence ! Un régal, donc. On ne va pas se mettre à construire des argumentations et contre-argumentations serrées, ce n'est guère le lieu. Plutôt du ping-pong, pour le plaisir de la pensée.
Pascal a écrit :"on" faisait des gosses (...) pour des raisons économiques
Je crois qu'on fait des gosses, aujourd'hui comme hier, aussi pour des raisons économiques (et comment, il va bien falloir qu'on me paye ma retraite à moi, non mais !). Mais je ne crois pas qu'on n'ait jamais fait des enfants que pour des raisons économiques. Les raisons fondamentales sont anthropologiques, universelles et constantes : on fait des enfants parce qu'on aime les enfants et on fait des enfants parce qu'on ne veut pas mourir en entier. Je sais, ces deux raisons, rationnellement, sont plutôt contradictoires, mais l'humanité est ainsi faite.
Pascal a écrit :Je ne sache pas qu'une réalité sociologique (...) fonde la culpabilité de personne, sauf à référer à un judéo-christianisme persistant ou à confondre éthique et morale.
J'ai du mal à suivre Pascal ici : je ne réfère pas mes exigences éthiques à une réalité sociologique, je prétends seulement que certaines réalités sociétales contemporaines représentent un effondrement éthique. Pour ce qui est du judéo-christianisme, je sais que Pascal et moi n'avons pas connu le même catholicisme. Je n'ai certes guère souffert du catholicisme bienveillant de mon brave curé de campagne, même si ce n'est bien sûr pas là ce qui m'a éveillé l'esprit. Quant au catholicisme traditionnel, à usage interne, de mes très chers grands parents, il m'a constamment interdit de trop m'abandonner à mes impulsions anti-religieuses. J'ai par contre souffert de la violente inhumanité de l'internat laïc bonapartiste où j'ai traîné mon adolescence. Aujourd'hui comme hier, je me sens souvent plus proche de nombre de chrétiens que de mes (dis)semblables mécréants, qui mettent leur incroyance au seul service de leur égoïsme.
Pascal a écrit :je rencontre chaque jour des gens qui se battent pour leurs gamins
C'est la constante histoire de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Je pourrais dire la même chose que Pascal, évidemment. Mais comme ces temps-ci je suis beaucoup "sur le terrain", je peux dire aussi que je rencontre chaque jour des enfants (et parfois des adultes) massacrés par l'irresponsabilité (dans le meilleur des cas) ou la perversité (dans les pires des cas) de leurs parents.
Pascal a écrit :qui ne font pas nécessairement les choix optimaux (mais suis-je bien sûr de les avoir faits pour ce qui me concerne (...)
Non, là, franchement, Pascal... Je ne demande à personne des choix optimaux, seulement un minimum d'attention à ses propres enfants et de sens de ses responsabilités par rapport à eux. Et l'on est si souvent tellement loin du compte !
Pascal a écrit :sur lesquels je ne me sens pas le droit de porter un quelconque regard moral, juste professionnel, d'accompagnement
Et depuis quand le professionnel peut-il se passer de morale (ou d'éthique, si l'on préfère) ?
Pascal a écrit :une partie de l'explication de cette différence d'appréciation du travail de Claire Faure entre Daniel et moi vient de nos lieux d'exercice différents
Ça, très certainement. C'est vrai que les disjonctions éducatives de tant de "bobos" m'insupportent tout particulièrement. Je veux bien qu'on soit dans le culte de son ego et de son droit absolu à faire de sa vie n'importe quoi, je le comprends vraiment et je l'admets vraiment, je suis loin d'avoir eu une vie "rectiligne". Mais en ce cas il ne faut pas faire d'enfants. Point barre.
Ceci dit, la compréhension des disjonctions des pauvres, au-delà d'un certain seuil, est insultante pour ceux des pauvres, la majorité, qui s'efforcent, à l'encontre de tout, de rester dignes et de donner à leurs enfants une vie aussi acceptable que possible.
Pascal a écrit :C'est bien cette solidarité de l'insuffisance qui fonde notre commune humanité.
Ça, c'est une très belle phrase, que j'aurais aimé avoir écrite. Ceci dit, il y a "insuffisance" et "insuffisance", non ? Et j'avoue que j'ai du mal à reconnaître ma "commune humanité" avec certaines insuffisances. Et même, avec pas mal d'insuffisances. Péché d'orgueil, probablement. Mais, débat d'idée mis à part, qui ici, sur ce forum, n'a pas de problème pour reconnaître sa commune humanité avec les Le Pen, ou avec les Hitler, ou avec les Sarkozy, ou avec les "décideurs" qui jettent des milliers de salariés pour satisfaire leurs actionnaires ? On pourrait continuer, la liste est longue, des humains suffisamment pervertis pour me donner la nausée. "Me" seulement ?
Côté parentalité, puisqu'il est question de cela au départ : pères abandonniques, mères dévorantes, parents "très occupés", parents violeurs, abuseurs, massacreurs, pervers en tous genres... Vous voulez des détails, des statistiques ?

Pour ne pas conclure, au fond, je comprends très mal cette différence d'appréciation (ou de 'sensibilité' ?) entre Pascal et moi. Nous avons par ailleurs, sur le fond, des convictions et des analyses, et même des goûts, très proches. J'ai déjà rencontré cette même interrogation, avec d'autres personnes proches. Quelque chose qui a peut-être à voir avec les capacités de compassion, leurs formes, leurs limites, leurs objets ???
Cordialement,
Daniel Calin

Pascal Ourghanlian
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Message par Pascal Ourghanlian » 11 nov. 2006 22:53

"Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente" (Saint-Exupéry, Pilote de guerre).

Peut-être comme une définition de l'AIS, ce débat entre nous ?
Cordialement,
Pascal Ourghanlian

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