CLIS : enfants autistes et psychotiques

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Steph
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CLIS : enfants autistes et psychotiques

Message par Steph » 16 juin 2008 19:19

Bonjour à tous,

Je suis nommée à la rentrée sur une CLIS accueillant des enfants autistes et psychotiques...
J'ai pu voir certains élèves : un ne parle pas du tout, une autre a un langage très évolué mais ne sait pas écrire son prénom, un autre décloisonne avec les CE1... bref un groupe très hétérogène.

Pouvez-vous éclairer ma lanterne sur la distinction autiste/psychotique... La seule image qui me parle (trouvée sur la toile) est la suivante : le psychotique est comme figé au stade du miroir de Lacan (il est ou veut être l'Autre) alors que l'autiste n'y a pas accès (L'autre est un prolongement de lui-même). Cette distinction est un peu réductrice mais elle m'éclaire sur leur comportement dans la relation à l'autre...

Si vous avez des lectures à me conseiller, elles seront les bienvenues.

Dans la pratique, ce sont plutôt les élèves qui ne parlent pas qui m'inquiètent le plus, comment les faire entrer dans les apprentissages, que leur proposer comme activités. Faut-il rester dans le sensoriel ?

Si certains d'entre vous ont rencontré des classes similaires, vos témoignages m'intéressent beaucoup.

Merci d'avance

Steph

Pascal Ourghanlian
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Re: clis : enfants autistes et psychotiques

Message par Pascal Ourghanlian » 16 juin 2008 22:48

Claire va sans doute se coller à une réponse plus circonstanciée :wink:
Mais si vous prenez la peine de saisir "autisme" ou "autiste" dans le moteur de recherche du forum, vous devriez trouver déjà un certain nombre de pistes...
Cordialement,
Pascal Ourghanlian

clairea
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Re: CLIS : enfants autistes et psychotiques

Message par clairea » 17 juin 2008 19:05

bonjour

Avant de vous répondre d'un point de vue théorique, pourriez-vous m'indiquer comment le qualificatif d'autiste et de psychotique a-t-il été posé sur vos élèves, par qui et comment ?

Enseigner avec des enfants présentant de tels troubles est en effet complexes car certains, comme je l'ai déjà évoqué dans un autre message, fragilisent voire coupent le lien maître-élève qui est un des piliers du triangle didactique.... et pourtant ils apprennent ...

La phase du miroir, la psychose, forclusion du Nom du Père ce sont des constructions de J. Lacan, franchement complexes, mais elles permettent en effet de se repérer et de comprendre ce qui est en jeu dans la psychose. L'autisme est, selon la psychanalyse lacanienne, une psychose infantile.

Mais je ne suis pas certaine que votre entrée dans une CLIS doive avoir comme prélude une description théorique de l'autisme ou de la psychose....

Allez lire un ou deux fils de discussion sur ces thèmes, il s'agit aussi d'une rencontre avec des enfants, certes étonnants, parfois étranges, mais enfants...

J'ai besoin de temps pour vous répondre d'un point de vue théorique, traduire Lacan n'est pas simple ;) et je crains que mal explicité ça participe à créer des confusions...

Steph
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Re: CLIS : enfants autistes et psychotiques

Message par Steph » 17 juin 2008 19:17

Bonjour et merci pour vos réponses

La CLIS fonctionne en "étroite" liaison avec l'hôpital de jour. J'assiste à la dernière réunion pour parler des nouveaux arrivants et des départs début juillet.
L'enseignante en place actuellement a rencontré des difficultés dans les relations avec l'équipe éducative, les parents et l'hôpital de jour, donc il faut que je fasse mon trou... donc pas plus d'infos sur les élèves et leur diagnostique ; l'hôpital de jour n'étant pas en confiance avec elle, ils n'ont rien voulu lui dire de plus.

Je me renseigne sur les termes autisme et psychose, puisqu'il me semble y avoir deux écoles concernant ces termes. Comme vous l'avez dit, l'autisme entre dans les psychoses infantiles... donc je me demandais où était la limite et comment "reconnaître" les élèves sans avoir leur diagnostique.

Est-ce que leur façon d'apprendre sera différente s'ils sont autistes ou psychotiques ? Y a-t-il des écueils à éviter ?

Et voilà j'arrête car les questions arrivent encore les unes derrière les autres :?

Steph

akila m
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Re: CLIS : enfants autistes et psychotiques

Message par akila m » 17 juin 2008 20:20

Je travaille en hôpital de jour et je ne me pose jamais la question de savoir si l'enfant est psychotique, autiste ou autre. Peut-être que si l'équipe de l'hôpital de jour n'a pas répondu à ces questions c'est qu'elle n'en sait rien elle-même. Nous avons beaucoup de surprises lorsque nous rencontrons des enfants diagnostiqués autistes par des centres hospitaliers illustres : des enfants soucieux et intéressés par les sentiments des autres à un point qui contredit tout le diagnostic. Vous découvrirez en les côtoyant toute la journée, leurs vraies questions et certainement que le diagnostic ne vous servira à rien.

cordialement mescudie

Daniel Calin
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Re: CLIS : enfants autistes et psychotiques

Message par Daniel Calin » 18 juin 2008 00:43

Quelques remarques, en attendant, avec une vive curiosité :) , les explications de Claire :

1/ D'accord avec ESCUDIE quant aux usages de plus en plus fréquemment infondés du diagnostic d'autisme. Et quand je dis "fréquent", je devrais dire que, dans la majorité des cas, ces dernières années, le diagnostic est très contestable, voire franchement aberrant.

2/ Il y a bien deux "écoles" (au moins !) : les approches psychanalytiques, longtemps dominantes, et les approches que je nomme neurocomportementalistes, d'importation américaine, comme diverses joyeusetés actuelles. Inconciliables sur le fond. La seconde école n'utilise pas le terme "psychose", parle de "troubles envahissants du développement", et met le terme "autisme" à toutes les sauces. C'est cette école qui est responsable des aberrations dans les usages actuels du terme autisme. Ça ne s'arrange pas : Autisme France diffuse actuellement l'ouvrage d'un journaliste américain (eh oui...) qui fait entrer Mozart, Einstein et quelques autres dans la catégorie "autistes" !!! Effets garantis sur les parents ! Affligeant !

3/ Je pense, comme Claire, comme tous les tenants de la pensée psychanalytique, lacanienne ou non, que l'autisme, ou les autismes, relèvent du champ des psychoses infantiles.

4/ Pour ma part, en suivant des théorisations assez classiques parmi les analystes non lacaniens, je distingue trois champs parmi les psychoses infantiles :
=> les psychoses à versant autistique prévalent, axées sur la rupture de la communication, les manifestations compulsives et l'intolérance aux changements (l'immutabilité de Kanner) ; je parle d'autisme kannérien pour ces psychoses autistiques lorsque le langage est absent (mais il est parfois difficile d'affirmer cette absence...) ;
=> les psychoses à versant symbiotique, décrites par Mahler, souvent mal repérées en France, mais j'ai croisé quelques cas typiques, marquées par une distorsion de la communication, "facile" a priori, "pseudo" en réalité, caractérisée par une instrumentalisation de l'autre, pas reconnu en tant que tel ;
=> les psychoses symboliques (nommées "schizophrénies infantiles" par certains auteurs), dans lesquelles les troubles sont centrés sur la pensée, avec productions délirantes, souvent itératives.

5/ Cette classification n'a de valeur qu'indicative, elle ne vaut guère que pour prendre ses repères, parler entre professionnels, etc., comme toujours en psychopathologie : chacune de ces catégories prend des formes variables et ces catégories peuvent se recouper dans une certaine mesure... Dans la réalité, il n'y a que des "cas", des "sujets", des enfants avec des histoires, variables et complexes à l'infini.
Cordialement,
Daniel Calin

Steph
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Re: CLIS : enfants autistes et psychotiques

Message par Steph » 18 juin 2008 11:34

Bonjour,

Encore merci pour ces infos.

Je suis entièrement d'accord avec vous concernant le fait qu'un diagnostic posé ou non, que ce soit l'autisme ou autre chose, ne va pas changer ma façon d'essayer de faire entrer ces élèves dans les apprentissages ou de les continuer.

Cela m'éclaire sur certains enfants que j'ai déjà rencontrés : un enfant ne parle pas mais il fredonne et chantonne continuellement mais peut-on dire pour autant qu'il n'a pas acquis le langage ? N'y arrive-t-il pas ou ne veut-il pas ?
A moi d'essayer de le découvrir... Une autre élève âgée de 12 ans a dit quand je suis venue la voir : "c'est un orage effroyable, quel temps horrible...".
Son langage en apparence est très évolué, mais est-elle pour autant dans la communication avec l'autre ?
Un autre élève a appris les numéros de téléphone par cœur de l'école, des taxis... (classeur à ranger impérativement !!) et lorsqu'il appelle il transforme sa voix pour imiter sa maîtresse. Lui est a priori dans la psychose symbolique.

Voilà des questions auxquelles je n'avais pas pensé, alors merci pour vos éclairages.

Steph

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Re: CLIS : enfants autistes et psychotiques

Message par clairea » 19 juin 2008 22:05

En préambule peut être juste préciser que je poursuis ma formation en psychanalyse lacanienne et que je n'ai pas encore une distance suffisante avec ses concepts complexes pour vous les exposer ici sans précaution. Aussi, si des imprécisions demeurent, si un lecteur avisé veut compléter ou reprendre certains points, il sera le bienvenu !



Travailler les textes de J. Lacan m’apporte un aide concrète pour penser ce qui se joue dans la psychose, je le constate régulièrement. Vous faites référence, Stef, au stade du miroir que J. Lacan décrit comme «formateur de la fonction du Je ». Vous pouvez lire à ce sujet la communication que J. Lacan a donné au XVIe congrès international de psychanalyse ou reprendre le séminaire I.
http://pagesperso-orange.fr/espace.freu ... miroir.htm


Le stade du miroir est un temps mythique, structurel mais vous pouvez en trouver une incarnation dans le plaisir du jeune enfant (entre 6 et 18 mois environ) porté devant le miroir par un adulte. La jubilation de l’enfant devant la perception de son image corporelle est à comprendre, explique Lacan, comme l’appréhension de son corps en tant qu’unitaire.

Souvenez-vous que le tout petit bébé, de par son immaturité physiologique, est surpris quand sa propre main passe devant son regard. Avant cette expérience du miroir, le corps de l’enfant est perçu par lui-même comme morcelé. Les angoisses de morcellement, de dislocation du corps dans la psychose seraient des résidus de cette expérience infantile archaïque que nous avons tous traversés. Lacan remarque que l’enfant, porté devant le miroir, contrairement à l’animal qui reconnaît lui aussi son image (expérience avec des singes notamment), va se retourner vers l’adulte qui le porte. L’autre, qui porte, qui nomme «tu es ceci », est ce par quoi l’enfant va s’identifier à une image du semblable, image avec une unité anticipatrice de sa maîtrise corporelle.
L’enfant vit d’abord son corps comme unitaire dans la médiation de l’autre, avant de pouvoir en éprouver l’expérience sensori-motrice.
Lacan reviendra souvent sur cette immaturité physiologique de l’enfant, le fait que le nourrisson soit en dépendance totale avec l’autre, que le sein nourricier, fantasmé comme objet interne dans le psychisme infantile est un objet perdu, cause de désir… Pour les plus curieux, vous pouvez lire «le complexe de sevrage » de J. Lacan au lien ci dessous : http://www.megapsy.com/Mental/pages/003.htm


Ce stade est donc à comprendre, indique J. Lacan « comme une identification au sens plein que l'analyse donne à ce terme : la transformation produite chez le sujet, quand il assume son image. [...] L'assomption jubilatoire de son image spéculaire par l'être encore plongé dans l'impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu'est le petit homme à ce stade infants, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le je se précipite en une forme primordiale »
(J. Lacan, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je , in Écrits I p 93)


Vous comprenez ici que le regard, ce que J. Lacan nomme la pulsion scopique, a un caractère fondamental, dont on trouve une illustration dans les délires paranoïaques et qui est support aux différentes formes d’identification et de narcissisme (cf. le mythe de Narcisse)
Vous pouvez consulter le schéma optique que Lacan a formalisé mais il est un peu difficile à lire.


Pour simplifier, vous avez ici l’illustration des trois registres imaginaire, symbolique et Réel que J. Lacan a construit comme pivot de sa théorie.
L’imaginaire est porté sur l’axe a à, c’est-à-dire dans la relation spéculaire à l’autre en tant que support à des identifications. Mais Lacan parle d’impasse de cette relation à l’autre, d’aliénation du Moi à l’autre, support à l’agressivité et à la jalousie. Le Moi est constitué de toute la série de nos identifications, et en cela le Moi, différent du Je, est aliéné dans la relation au semblable.

La fonction symbolique, incarnée dans la parole, apaise les échanges inter humains, (Lacan donne pour exemple le mot de passe, le nom propre) elle va permettre de réguler la relation spéculaire imaginaire.
Notre réalité est faite d’images structurées par le langage. Pour donner un exemple, je ne vois qu’une seule neige car je ne possède qu’un seul signifiant pour la nommer, alors qu’un esquimau en distingue plusieurs dizaines… et donc en voit plusieurs… La fonction symbolique donne une place aux choses, c’est ce qui ordonne, qui permet de se compter comme un, et donc de se différencier d’autrui et donc de l’axe purement imaginaire. C'est aussi ce qui fait que le concept vache regroupe un animal blanc et noir et aussi un animal marron.


Consulter pour vous aider le schéma L de J. Lacan au lien suivant : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sch%C3%A9ma_L


Cette fonction symbolique est portée par la métaphore paternelle, le Nom du Père et pour vous simplifier la chose par ce qui fait que le sein vient à manquer pour le nourrisson, ce qui est cause du désir de la mère et qui s’illustre pour l'enfant dans ses allers et retours. C’est parce que la mère est absente par moment que le bébé va invoquer la métaphore paternelle. Relisez aussi le jeu du Fort-Da dans « Au-delà du principe de plaisir » de S. Freud.

La psychose donc, selon Lacan, correspond à ce qu’il nomme la forclusion du Nom du Père, c’est-à-dire, pour vraiment simplifier, un trou dans cette fonction symbolique qui ne protège alors plus complètement le sujet de la relation imaginaire, qui ne la médiatise pas. Le délire psychotique est une tentative de colmatage de ce trou, en créant une néo réalité pour simplifier

Dans la psychose, les signifiants se juxtaposent, le discours est une série hasardeuse avec ce qu’on nomme la logorrhée, les associations courtes qui nous renvoient une certaine étrangeté. Il manque une articulation. Lacan parle de métonymie alors que dans la structure névrotique, nous sommes dans le registre de la métaphore, un signifiant est articulé à un autre, ça raconte quelque chose. C’est donc interprétable mais dans la psychose, l’interprétation est plus délicate car le discours ne s’articule pas selon un ordre symbolique, il y a un trou. C’est ce que vous observez dans le discours de cet enfant sur l’orage, il est pris dans l’imaginaire, tente peut-être ponctuellement de vous donner une place mais comme sa réalité est lacunairement ordonnée, il vous rate et vous avez un sentiment de non-communication.

Dans le cas de l’autisme, la forclusion est parfois presque totale, et l’enfant est pris dans la sphère imaginaire, avec des fascinations pour des objets lumineux et des actions répétitives, tout est dans le semblable (besoin d'immuabilité), l’autre alors n’existe pas en tant que tel.

Difficile de vous traduire cela, mais la fonction symbolique est ce qui permet de vivre ensemble car en ordonnant nos réalités, en nous différenciant, elle pose la loi, ne serait-ce qu’une loi minimale comme celle repérée par Levi-Strauss dans « La pensée sauvage ». Sans cette loi, pas de vie sociale et aucune raison de ne pas vérifier indéfiniment que si je tombe je me fais mal. Si tout est mouvant, au royaume des images, le monde n'a pas de permanence car la chaise verte n’est plus chaise si elle est rouge ou si elle n'est plus à côté de la table. C'est le registre de la répétition métonymique, sans fin, sans scansion symbolique.
L’hallucination, le délire sont des effets de cette captation imaginaire et de ce trou dans une fonction symbolique, trou plus ou moins grand, plus ou moins aménageable.

Beaucoup d’adultes psychotiques vivent comme vous et moi, ou presque, tant que le trou est déguisé, aménagé par des béquilles : statut social (ça donne une place), passion (ça donne une identité) ou autre…. Quand la béquille symbolique cède, le sujet bascule et c’est la décompensation psychotique avec tous les ravages qu’on lui connaît, allant du fait divers sordide, à la bouffée délirante ou au suicide soudain…


Voilà, mes explications sont peut-être confuses, et sans doute très incomplètes. Mais le concept de forclusion est vraiment un concept opérant dans la pratique, j’en fais l’expérience régulièrement. J’espère vous en avoir donné un début d’explication.

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