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| Difficultés et péripéties de l’individualité contemporaine |
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Des lectures récentes m’ont conduit à penser que je devrais mieux expliciter l’étape qui me semble caractériser notre société depuis l’après-guerre et que j’appelle « étape individuelle ». Rappelons que mon modèle décrit le développement individuel et collectif comme une extension progressive du champ relationnel. La première étape est maternelle, la seconde familiale, la suivante collective et la dernière individuelle. Celle-ci étant la plus la plus récente, on peut prévoir des incertitudes, des résistances ou des excès encore actuels. Les incertitudesDès lors que nous naissons dans une société pré-organisée, on peut dire que le développement est collectif avant d’être individuel. C’est pourquoi, grosso-modo, nous passons tous par les étapes familiales, collectives et maintenant individuelles. Cependant, avant que l’étape individuelle ne se généralise, il y eut une tendance à cantonner les femmes dans l’étape familiale et les hommes dans l’étape collective. On assiste aujourd’hui à une conquête du collectif par les femmes et à une réappropriation de la paternité par les hommes. L’étape individuelle entraîne une redéfinition des rôles qui déstabilise ceux des couples qui n’appréhendent pas cette évolution ou qui la refusent. Au même moment, les discours programmés – religieux de l’étape familiale ou politiques de l’étape collective – s’effondrent. De sorte que chacun se voit dans l’obligation de forger sa propre pensée, ce qui représente un travail nouveau d’autant plus difficile qu’il n’est pas bien identifié. L’école, en tant qu’institution créée par l’étape collective, prépare mal à cet exercice, comme je l’ai montré dans mon texte Améliorer le système éducatif. Les étapes familiales et collectives en France étaient fondées sur l’idéologie de la séparation du corps et de l’esprit, le corps étant dévalorisé par rapport à l’esprit. Or, l’étape individuelle est caractérisée par une reconquête du corps. De sorte que les mots abstraits comme âme ou esprit tombent en désuétude. Le flou de leur définition devient problématique lorsque toute personne tente de le résoudre. Le mot « corps » apparaît plus consensuel. Il représente l’ensemble de la personne physique, cerveau compris. La pensée est un phénomène physique produit par les neurones du corps à travers les sensations et les mouvements inséparables de la relation avec autrui. Les neurones génèrent la mémoire et le langage. L’unité de l’être qui résulte de cette réappropriation du corps permet une réconciliation avec le monde et avec soi-même(1). Le charme physique de l’être végétal, animal ou humain(2) dans les paysages et les villes(3) à travers le temps est vécu sans théorisations abstraites. L’affirmation de « matérialisme » n’est pas même employée car le corps épanoui laisse chacun penser ce qu’il veut tant que le corps est respecté. Les quatre sujets d’actualité deviennent la santé, l’esthétique, la sexualité, et l’exercice physique. Tout individu qui se dévalorise lui-même par rapport à l’un de ces critères entre en souffrance de communication plus ou moins intense. Les plaisirs sensoriels deviennent prépondérants. Ils s’affinent vers la pratique artistique. On pourrait presque proposer une équation de bien-être immédiat telle que : B = Sa x Es x Se x Ex. La multiplication indique que si l’on attribue une valeur nulle à l’un des paramètres, le bien-être s’annule aussitôt. Or, la probabilité pour qu’un être à un instant donné se sente épanoui simultanément dans les quatre domaines santé, esthétique, sexualité et exercice physique est assez faible. L’étape individuelle devient alors une incertitude douloureuse due à un enjeu excessif sur des performances corporelles au moment où les utopies précédentes sont atténuées. Il n’y a pas d’autre solution que la nécessité d’une réflexion personnelle par chacun à faire évoluer avec le temps qui passe. Cette incertitude que nous ne nommerons pas « individualiste » car elle prendrait une connotation d’emblée péjorative, mais plutôt dévalorisation de soi-même, manque d’estime personnelle, s’ajoute aux inévitables aléas rencontrés par chacun dans l’enfance lors de l’acquisition des étapes familiales et collectives. Le risque d’errances à causes multiples se généralise au point de prendre l’allure d’une mode « psy ». Les résistancesQui dit étape nouvelle suppose écart générationnel puisque les jeunes sont porteurs de cette nouvelle étape. Déclenchés par les ségrégations sexuelles que refusaient les étudiants, les événements de mai 68 sont une conséquence typique du passage de l’étape collective à l’étape individuelle. De même l’objection de conscience qui fut en partie la cause de l’une des décisions les plus emblématiques de la démocratie française actuelle : la suppression en 1996, après deux siècles d’existence, du service militaire(4). Par excès d’affirmation de cette nouvelle étape, de nombreux parents dans les années 1970-1980 ont privé leurs enfants d’une bonne transmission des étapes familiales et collectives, ce qui a laissé ceux-ci dans de douloureuses incertitudes. Aujourd’hui, la difficulté se situe dans le passage de l’adolescence car les parents ne savent plus trop sur quel pied danser. Comme dit une maman dans un film à succès récent(5) : « je culpabilise quand je suis sévère, je culpabilise quand je laisse faire ». Dans toute phase de transition, les repères s’estompent. Ici, l’on pense pouvoir communiquer sans réserve avec tout un chacun alors que certaines personnes sont plutôt familiales, d’autres plutôt collectives et les dernières résolument individuelles. Les familiaux et les collectifs ont l’impression de mondes qui s’effondrent, et les individuels, lorsque leur errance ne l’emporte pas, trépignent d’impatience. Récemment, les « 35 h » ont représenté une victoire des étapes familiale et individuelle sur l’étape collective que celle-ci remet sans cesse en question. Au passage, on note une frilosité collective accrue – c’est un euphémisme – par rapport à l’accueil multiculturel(6). Pour se revivifier, l’étape collective peut être tentée de rechercher un « bouc émissaire »(7). L’étape collective étant fondée sur la vie professionnelle, son pouvoir principal est celui de l’emploi. Dans ce domaine, la grande révolution individuelle a été la conquête du travail par les femmes. Aujourd’hui, plus aucune jeune fille ne se projette dans l’avenir sans une exigence de perspectives professionnelles autonomes, ce qui n’était pas du tout le cas au début du siècle. Ainsi, face à la liberté d’action gagnée par les familles et les couples, on peut comprendre que la seule arme qui reste à l’étape collective soit un taux de chômage élevé, mais pas trop. Cela permet à la fois de contenir les salaires et de retenir les salariés quelles que soient les conditions de travail. Cependant, on peut dire que les résistances à l’étape individuelle sont aujourd’hui révolues car une bonne partie du chemin est accomplie(8). Les nouvelles résistances relèvent plutôt de l’émergence de la prochaine étape. Cette cinquième étape est difficile à définir mais on peut supposer que la créativité et la solidarité prévaudront. Les résistances actuelles à la créativité sont considérables. Avec l’arrivée des générations dites des « natifs numériques », c’est-à-dire nées avec le web, et bientôt nées avec le web 2.0, on peut prévoir une émancipation créative radicale qui entraînera un bouleversement de la relation au travail et donc des étapes collectives et individuelles. Les excèsLa partie la plus visible de l’étape individuelle résulte des excès. Chacun des quatre domaines – la santé, l’esthétique, la sexualité et l’exercice physique – peut générer des comportements et des discours excessifs. On s’aperçoit qu’il faut lutter pour que les personnes à capacité réduite, les personnes âgées et les malades soient respectés. Les consommations médicales croissent sans modération et la résistance aux aléas physiques paraît diminuer. Sous les injonctions citadines, l’apparence physique et les aptitudes sexuelles prennent des dimensions stressantes. Tout cela sera résumé par les termes de narcissisme, d’obsession de la jeunesse, ou d’utopie du corps(9). Toute étape étant portée par le duo imitation / exploration, l’exploration entraîne des excès qui s’exacerbent en cas de souffrances rencontrées dès l’enfance : addictions, risques sportifs et sexuels touchent certaines générations. Cependant le respect du corps gagne du terrain et l’étape collective légifère pour tenter de modérer les individus. Les exploits individuels ne suffisant pas à nourrir l’actualité, le narcissisme extrême est le terrain de prédilection des médias qui jouent sur ce regard individuel excessif pour tenter de créer de l’évènementiel collectif : c’est la « peopolisation ». Plus récemment, deux attitudes individuelles radicales ont choqué les citoyens : d’une part les brusques changements d’opinion en politique et d‘autre part, les enrichissements de certains « traders » et patrons d’entreprises. Ces phénomènes ont sans doute toujours existé, mais ce qui stupéfie ici, c’est l’aisance avec laquelle des personnes se servent du tremplin familial et collectif pour se libérer de toute réserve individuelle. PerspectivesLe développement individuel et collectif est fondé sur une lente construction dans le temps. Malgré des craintes diverses, la famille reste l’étape la plus solide pour des raisons affectives essentielles, mais aussi de transmission du nom et du patrimoine. L’étape collective pour sa part est aujourd’hui mise à mal par ce qu’on appelle la mondialisation qui résulte du simple progrès des techniques et de l’alphabétisation. La régulation des produits financiers et des échanges internationaux semble une nécessité. Mais on peut craindre qu’un niveau de chômage supérieur à 10%, entretenu par exemple par les délocalisations, ne reste l’objectif de l’étape collective. Quant à l’individualité, elle poursuit son essor grâce à la mixité, aux thérapies, aux nouvelles technologies et à l’augmentation des pratiques sportives et artistiques. La réconciliation avec la famille induit un nouveau baby-boom en France. Cependant, le pays subit actuellement un vieillissement qui le rend passif(10). Si l’intelligence de la concertation entre les pays continue de progresser, on peut prévoir que ce sera la gestion de la pénurie des matières premières qui sera un moment délicat pour le développement collectif dans ses différentes étapes. Cela surviendra au moment où les natifs numériques voudront prendre le pouvoir. La conjonction dans quelques années ou décennies des problèmes énergétiques et miniers de l’étape collective avec l’évolution de l’étape individuelle vers une étape nouvelle devrait provoquer des bouleversements générationnels déroutants. Eugène Michel
(1) La séparation du corps et de l’esprit est une attitude périlleuse qui fut toutefois efficace pendant deux mille ans pour une consolation physique (les souffrances corporelles étant nombreuses) et pour la promotion de l’écriture (celle-ci supposée relevant de l’esprit plutôt que du corps). Ce n’est pas un hasard si cette idéologie a été promue par les inventeurs des voyelles, les Grecs. (2) On peut très bien considérer que l’être humain est un animal, tout en privilégiant notre espèce : c’est celle qui possède le plus de neurones et de connexions neuronales, ce qui lui offre des aptitudes uniques telles la maîtrise du feu, la fabrication des outils, l’invention des langages parlé, dessiné, puis écrit. (Les langages gestuels et sonores qui précèdent nous sont communs avec les autres espèces). (3) À condition bien sûr que l’environnement ne soit pas néfaste. (4) Les projets de création d’un service civil mixte achoppent en toute logique sur son caractère obligatoire. (5) Lol, de Liza Azuelos, 2009. (6) On observera également les problèmes posés par les différences d’émergence de l’individualité en fonction des origines socio-culturelles, en particulier celles dues à la nécessité inhérente à l’étape individuelle de maîtrise de l’oral et de l’écrit. (7) On lira à ce sujet l’analyse précise d’Emmanuel Todd : Après la Démocratie, Gallimard, 2008. (8) Citons au passage deux des œuvres artistiques francophones les plus accomplies de l’étape individuelle : La chorégraphie du Sacre du printemps de Maurice Béjart (1955) et le roman Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier (1967). (9) Voir à ce sujet mon article Topique des utopies. (10) La population française actuelle peut être considérée comme constituée de trois tiers à peu près égaux : les juvéniles, les actifs et les retraités ou proches-retraités, ce qui génère trois tendances distinctes : l’individualité, le pragmatisme, le conformisme. |
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