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| L’intelligence et l’aventure |
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À Michel Tournier * * * Très curieusement, on ne réfléchit pas beaucoup à l’intelligence. C’est pourtant l’une des facultés que nous avons le plus intérêt à développer tout au long de notre existence. Elle n’est pas une entité abstraite établie une fois pour toutes, mais le résultat du fonctionnement de nos neurones. On pourrait la définir comme le processus neuronal multiple qui s’élabore entre les perceptions sensorielles et les décisions musculaires. L’intelligence est un mot pratique qui résume le fonctionnement de plus en plus précis de nos sens, de nos mouvements et de notre langage. Ces trois aptitudes sont les outils nous permettant d’élargir notre champ relationnel afin de ne pas dépendre d’un environnement limité qui risquerait d’être défaillant dans son rôle de fournisseur d’apports. Chez l’enfant, l’adolescent et le jeune adulte, le progrès de l’intelligence résulte de l’apprentissage sensoriel et discursif organisé par les aînés. L’élément capital d’autonomie est le passage de la parole à l’écriture, de l’écoute à la lecture, ces derniers n’empêchant pas ces premiers, mais au contraire les complétant. Cependant, la généralisation de l’enseignement est récente, elle date pour la France d’environ 120 années. Il en résulte que l’installation parmi la population féminine et masculine d’une démarche individuelle de progrès d’utilisation des sens, des mouvements et du langage reste encore partielle. En fait, l’acquisition d’une autonomie individuelle par rapport à cette démarche de progrès n’existe pas encore. Au sortir de l’éducation nationale, les êtres croient qu’ils ont atteint le maxima de leurs aptitudes. Deux cas se présentent le plus souvent, aussi dommageables l’un que l’autre : l’arrêt de la démarche d’éducation intellectuelle ou bien sa limitation en des registres spécialisés. On voit ainsi les êtres perdre du terrain au fil des ans : leur sensibilité diminue, leurs raisonnements se sclérosent, leurs décisions se rigidifient. Tout se passe comme si les adultes choisissaient sciemment de se limiter à une sorte de demi-intelligence fluctuante qui les laisserait démunis devant la complexité des problèmes rencontrés. Pourtant, si la démarche éducative commence dans l’enfance, elle ne peut plus s’arrêter, elle doit se poursuivre tout au long de l’existence faute de quoi toute recherche d’épanouissement devient illusoire. L’invention de l’école est une double révolution : pour l’enfant et pour l’adulte. L’exigence scolaire pour les enfants deviendra de plus en plus irréaliste si les adultes ne se mettent pas à mieux montrer l’exemple. Au lieu d’une évolution vers la nécessité d’une continuité éducative, on constate aujourd’hui une accentuation de la séparation entre formation initiale prolongée et vie professionnelle dans laquelle la « formation continue » reste limitée, le plus souvent réduite aux attentes immédiats de l’employeur. Parfois, on reprend des études pour se réorienter, ou bien, on attend le temps libre procuré par la retraite. Il faut admirer les enseignants qui tentent d’insuffler aux enfants une autonomie de la démarche de progrès sensoriel et discursif. Echapper au joug des notes et des diplômes terminaux n’est pas facile. Transmettre l’idée de progrès sensoriel et intellectuel personnel organisé par chaque personne tout au long de sa vie est une prouesse. Cette idée nouvelle va se diffuser progressivement dans notre société et bouleverser nos relations avec la famille et l’entreprise. L’individu ne se limitera plus à une vision statique ou conflictuelle de l’affectif et du productif, mais il deviendra un être en lent et constant progrès visible à travers un épanouissement physique et relationnel, une créativité sensorielle et intellectuelle. Cette attitude va s’avérer d’autant plus nécessaire que l’espérance de vie s’allonge. Si l’on considère la façon fort restreinte des adultes actuels d’utiliser leur potentiel de progrès, on peut imaginer comme l’avenir se trouve devant nous, et comme la façon de vivre des générations futures d’ici un siècle ou deux sera différente de celle d’aujourd’hui. Alors, quiconque pourra se voir ayant vécu au début du XXIe siècle sera pétrifié de regrets : « Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Pourquoi me suis-je laissé enfermer dans cette vision restrictive de l’âge adulte ? » Mais est-il possible aujourd’hui de développer à tout âge une autonomie de démarche de progrès corporel ? L’attitude à adopter semble être la volonté de s’adonner à l’art, au sport, aux lectures informatives, aux concertations amicales et à la pratique désintéressée de l’écriture. L’art développe le sensoriel, le sport affine le mouvement, la lecture et la parole font circuler le savoir et les questionnements, l’écriture entraîne le raisonnement et la conscience du monde. Le progrès futur de l’intelligence individuelle proviendra de l’émergence chez l’adulte d’une recherche pluraliste autonome, indépendante de la famille et du métier. À l’encontre des idées établies, si nous postulons que l’individu se développe tout au long de sa vie – de sa naissance à son grand âge – la vision de l’existence devient radicalement nouvelle. Le développement humain passe par trois grandes étapes : maternelle, collective et individuelle. Pour franchir ces étapes, l’être acquiert les trois outils que sont les sens, les déplacements et le langage et, pour obtenir les apports qui lui sont nécessaires, il affine trois méthodes : la plainte, la chasse et l’échange. Cette acquisition des outils et des méthodes s’effectue par imitation des aînés accompagnée d’exploration. L’individu est inséparable de la collectivité qui lui transmet un savoir-faire et une motivation, mais, en même temps, il explore une suite ou des variantes au développement collectif. L’estime de soi et d’autrui se construit dans l’alternance réussie entre imitation et exploration. Le besoin d’aventure de chaque individu – qui souvent provoque des catastrophes – est en fait le corollaire universel à son besoin de développement. L’aventure ne doit plus être considérée comme un attrait morbide pour le risque, mais plutôt comme l’expression la plus intelligente possible d’une exploration sensible. L’aventure est une volonté physique dans une continuité temporelle et collective vers des objectifs exploratoires entraînant des prises de risques calculés. Elle nécessite une affirmation de soi énergique en même temps qu’une vigilance et une humilité. Elle se caractérise par un échange permanent avec autrui pour déterminer les soutiens mutuels nécessaires et la pertinence des directions suivies. Chez le jeune enfant, l’aventure est circonstancielle et entièrement surveillée par l’adulte, elle rayonne peu à peu plus largement et bientôt échappe à l’immédiat par l’imaginaire. À l’adolescence, elle prend des modes d’autonomie que les adultes doivent encourager tout en les sécurisant ; enfin, après la majorité et sans limitation d’âge, elle devient de plus en plus une exploration qui cherche à prolonger les découvertes des aînés en détectant les questions encore en friche. L’aventure crée une identification durable de l’individu au sein de son groupe, elle transforme le temps en émotion et procure l’une des joies les plus fortes : la découverte. Elle réconcilie l’individu avec le temps en reliant le passé à l’avenir à travers le présent. L’aventure permet de relativiser les angoisses par rapport à l’avenir. L’accident, la maladie, la mort deviennent des risques inhérents à la vie que l’on accepte en les empêchant le mieux possible par une attention soutenue dans le but de poursuivre le plus longtemps possible le cheminement exploratoire. Même si le grand âge survient de plus en plus tard, il ne s’agit pas, bien sûr, de nier le vieillissement qui touche peu à peu le corps, mais de le freiner, voire de le compenser par des aptitudes nouvelles. Si le corps musculaire faiblit, sa part méditative peut être approfondie. À plus de quatre-vingts ans, le poète Guillevic réalisa certains de ses meilleurs ouvrages. L’idée que l’être se développe tout au long de sa vie pour élargir son champ relationnel entraîne une meilleure compréhension de l’existence. Cette idée révèle pourquoi nous avons tant besoin d’exemples, de modèles, qu’ils proviennent de la famille, du milieu social ou d’une rencontre culturelle. Elle explique notre besoin de recherche entre la spécialisation et le diversité. L’attention à un lent développement tout au long de la vie génère une histoire faite d’aventure créative, une vision positive de l’avenir portée par une estime de soi et d’autrui, un souci d’entraide plutôt que d’oppression. Eugène Michel |
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