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| Buffon, Condorcet, Comte, Elias : pionniers de l’analyse du développement humain |
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La théorie de description du développement humain en quatre étapes que je propose, en particulier avec le Traité de Monologie(1), s’inscrit dans la filiation de trois auteurs successifs : Buffon (1707-1788), Condorcet (1743-1794), Auguste Comte (1798-1857). D’autre part, j’ai découvert récemment que ma théorie offre une suite aux travaux du sociologue Norbert Elias (1897-1990).
Les Epoques de laNature(2) de BuffonBuffon publie en 1779 Les Epoques de la nature. Cette histoire de notre planète segmentée en sept époques eut un grand retentissement. Pour la première fois, on établissait une chronologie scientifique de la Terre. Trois décennies après sa « Théorie de la Terre », qui avait été attaquée par les théologiens de la Sorbonne, Buffon craint encore de contrarier l’orthodoxie religieuse, aussi ajoute-t-il un commentaire de la Genèse qui tente de concilier la nouvelle science avec l’Ancien Testament. Non sans humour, il fait remarquer que le Soleil ayant été créé le 4e jour, les trois premiers jours ne sont pas des jours véritables, mais ils représentent des périodes dont la durée reste à définir. Ainsi propose-t-il de conserver les quelques 6 000 années officielles depuis la création des premiers humains, mais d’ajouter environ 70 000 années pour les époques antérieures. Dans un manuscrit, il ira jusqu’à 7 millions d’années(3). Ce fut grâce à l’observation progressive du monde animal, d’un tome à l’autre de la célèbre Histoire Naturelle publiée à partir de 1749, en particulier en comparant les faunes de l’ancien et du nouveau continent, que Buffon imagina des périodes nettement distinctes pour la planète. La première époque est celle où le globe terrestre est en fusion. La deuxième époque voit le refroidissement de la planète et la formation des « grandes masses de matières vitrescibles ». Pour calculer la durée de cette époque, Buffon mesurera le temps de refroidissement d’un boulet de fer porté au rouge. La chute des eaux et la production des coquillages caractérisent la troisième époque. Buffon pensait qu’aux commencements les montagnes avaient toutes été immergées puisqu’on retrouve des fossiles marins sur de nombreux sommets. La quatrième époque est celle de l’apparition des montagnes lors du retrait des eaux. Avec la cinquième époque, les animaux terrestres apparaissent. Ensuite, la séparation des continents(4) détermine une sixième époque qui survient nécessairement après l’apparition des animaux puisqu’on retrouve des restes d’éléphants aussi bien en Amérique du Nord qu’en Europe et en Asie. Enfin, l’être humain arrive. C’est la septième époque que Buffon intitule : « Lorsque la puissance de l’homme a secondé celle de la nature ». Cette époque commence à l’âge de pierre, mais Buffon y discute surtout des apports de l’intelligence humaine : « Tous ces exemples modernes et récents prouvent que l’homme n’a connu que tard l’étendue de sa puissance, et que même il ne la connaît pas assez : elle dépend en entier de l’exercice de son intelligence »(5).
L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (6) de CondorcetLes Epoques de la Nature inspirèrent à Condorcet l’idée d’écrire un vaste tableau des progrès humains. Une première version daterait des années 1780. Condorcet critique les travaux de Buffon. Il considère que celui-ci « redouble de hardiesse » en défendant des vues contraires à celles des « savants réunis ». L’Esquisse de Condorcet, manuscrit de 1793, est le plan détaillé d’un futur « tableau historique ». L’histoire humaine est présentée en dix époques qui, en quelque sorte, constituent le détail de la 7e époque de Buffon. 1ère époque : vie à l’état sauvage ; 2e époque : agriculture ; 3e époque : invention de l’écriture ; 4e époque : Grèce ; 5e époque : Rome ; 6e époque : décadence ; 7e époque : Renaissance ; 8e époque : invention de l’imprimerie ; 9e époque : de Descartes à la République française. La dixième époque explore l’avenir : « Les progrès des sciences assurent les progrès de l’art d’instruire, qui eux-mêmes accélèrent ensuite ceux des sciences ; et cette influence réciproque, dont l’action se renouvelle sans cesse, doit être placée au nombre des causes les plus actives, les plus puissantes du perfectionnement de l’espèce humaine »(7). L’Esquisse de Condorcet est caractérisée par une violente critique de la religion qui est présentée à partir de la 3e époque comme un phénomène essentiellement négatif. On notera que dans son découpage Condorcet a bien identifié les deux événements fondamentaux que sont l’invention de l’alphabet et celle de l’imprimerie.
La Loi des trois états d’Auguste ComteAuguste Comte lut très tôt Condorcet et son intention fut de réaliser le programme que celui-ci avait dessiné dans son Esquisse. Aussi admiratif soit-il, Comte reproche à Condorcet d’être resté en deçà de son projet car il trouve que le découpage proposé ne présente aucune idée suivie. Ainsi, « ce travail doit être de nouveau conçu en totalité ». Comte a 24 ans lorsqu’il exprime pour la première fois dans son « opuscule fondamental » sa fameuse théorie des trois états qu’il précisera dans son Discours sur l’esprit positif(8) publié en 1844. Plutôt qu’une description factuelle des étapes de l’histoire humaine comme celle de Condorcet, son analyse le conduit à formuler que l’être humain passe intellectuellement par trois états successifs : l’état théologique, l’état métaphysique et l’état positif. Comte n’interprète plus la religion comme un obstacle qui resurgirait sans cesse au travers du chemin du progrès, mais comme une étape inévitable. L’être humain passe d’abord par ce moment qui d’ailleurs, selon lui, peut se décomposer en plusieurs stades depuis le fétichisme jusqu’au monothéisme. L’état théologique tente d’expliquer le monde en laissant libre cours à l’imagination. Le second état ne serait en fait qu’une transition vers le 3e état. Il se caractérise par la création d’entités abstraites par lesquelles une explication du monde est tentée. Bien que transitoire, ce second état est fondamental car il est la critique du premier état qu’il détruit. Ce fut en essayant d’établir une loi physique de l’histoire humaine que Comte eut besoin d’un troisième terme. En effet, il écrit : « ... pour établir une loi, il ne suffit pas d’un terme, car il faut au moins en avoir trois, afin que la liaison découverte par la comparaison des deux premiers et vérifiée par le troisième, puisse servir à trouver le suivant, ce qui est le but de toute loi »(9). Cela laisse supposer qu’un quatrième état et d’autres encore sont envisageables. Selon Comte, ancien élève de l’école polytechnique, la science joue un rôle déterminant et c’est elle qui caractérise le 3e état, l’état positif dit aussi état « réel ». Dans cet état, que l’enseignement développe, l’observation vient remplacer l’imagination. Comte n’est pas éloigné de Vico qui, en 1725, définit, par comparaison avec les âges des Egyptiens (dieux, héros et humains), trois « natures » : « La première nature, résultant d’une puissante erreur de l’imagination, de cette faculté d’autant plus vigoureuse que la raison est faible, ... fut une nature divine ; ... la deuxième nature a été la nature héroïque ; ... la troisième nature est la nature humaine intelligente... »(10).
La nouvelle théorie des étapesBuffon tente de ne plus rien affirmer qui ne soit le résultat d’une déduction logique. Involontairement, il avait vexé Voltaire en se moquant de son affirmation que si des coquillages se trouvaient aux sommets des montagnes, c’est que des voyageurs avaient dus les y jeter. L’idée de Buffon que la mer avait recouvert les montagnes est juste, mais simplement il faut remplacer l’hypothèse d’effondrement entre les continents par son contraire, l’élévation des terrains due à la dérive des plaques continentales(11). Condorcet poursuit la volonté de raisonnement logique de Buffon. Il croit aux progrès de l’intelligence humaine et de l’enseignement. Mais Comte veut aller plus loin. La simple description de l’inventivité humaine ne lui suffit pas, il veut comprendre pourquoi cette histoire se réalise. D’où sa loi des trois états : c’est en passant de l’imagination à l’observation que l’être humain devient scientifique. Notre nouvelle proposition en quatre étapes (maternelle, familiale, collective et individuelle) intègre les deux apports de Condorcet et Comte. En effet, l’observation (Comte) n’est possible que s’il existe un outil approprié. Cet outil, c’est l’écriture (Condorcet). Mais le grand apport de notre proposition, c’est d’expliquer pourquoi l’inventivité humaine se produit : elle est le résultat du principe fondamental d’extension du champ relationnel propre à la vie, qu’elle soit animale ou végétale. Et chez les animaux, l’apparition du neurone est déterminante. Le sociologue Norbert Elias, qui n’est pas sans avoir lu Comte, étudie l’émergence de l’individualisation humaine au fur et à mesure du développement de la socialisation. Son concept d’« espace de survie » qui s’élargit progressivement jusqu’à atteindre maintenant la planète entière(12) correspond tout à fait à notre concept de « champ relationnel » en constante extension. D’autre part, Elias décrit bien le parcours depuis la famille jusqu’à la nation : « Le groupe familial a été à des stades antérieurs l’unité de survie première et indispensable. Il n’a pas tout à fait perdu cette fonction, en particulier pour l’enfant. Mais à l’époque moderne l’État (…) a repris à son compte cette fonction, comme beaucoup d’autres qu’assumait antérieurement la famille. »(13) Pour Elias, « il n’y a pas d’identité du je sans identité du nous. Seules la pondération du rapport je-nous, la configuration de ce rapport changent. »(14) La prépondérance du je augmente avec l’âge de la personne aussi bien qu’avec le développement de la civilisation, mais le nous reste indispensable. C’est exactement la signification de l’étape individuelle de notre nouvelle théorie. Elias entrevoit lui aussi un lien entre développement individuel et collectif : « Chaque individu doit parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble ; car l’enfant ne naît pas « civilisé » »(15). Il semble cependant que ce qui aura manqué à Elias, ce soit l’analyse des outils du développement, en particulier l’écriture-lecture. Malgré la protestation d’Elias, la séparation rigoureuse qui s’est établie au 20e siècle entre psychologie (l’individu) et sociologie (le groupe) aura durablement empêché toute comparaison entre histoire individuelle et histoire collective. Une autre difficulté est l’absence de réflexion sur les progrès de l’écrit, ce qui empêche de comprendre les péripéties de l’évolution occidentale depuis la Grèce antique(16). Enfin, l’approche que nous proposons implique une humilité que l’auto-exclusion dualiste de l’être humain par rapport aux autres animaux et le complexe de supériorité masculin occidental – avec idéalisation de la « pensée » – excluent. Si la vision de Condorcet restait ouverte à de nouvelles époques, celle de Comte semble se refermer sur un 3e état définitif. Avec notre description basée sur l’inventus neuronal et sur les quatre outils créés successivement que sont les sens, le geste, la parole et l’écrit – chacun sans cesse amélioré grâce à leur interaction – l’histoire humaine redevient ouverte. À l’instar d’Elias, on pourrait considérer que l’extension du champ relationnel atteindra son ultime limite avec une gestion mondialisée de la planète, nous en sommes loin ! Des risques de régression seront d’ailleurs possibles au moment de l’épuisement du pétrole si une énergie de substitution n’est pas trouvée. Mais le développement humain consiste aussi dans l’amélioration du champ relationnel existant. On commence à s’en rendre compte avec les notions de « développement durable » et « développement solidaire ». Ainsi pouvons-nous dire que la vision pessimiste d’un Hésiode qui présentait l’Histoire comme une déchéance en quatre âges successifs – l’or, l’argent, le bronze, et l’âge de fer des humains – s’est inversée en une simple description de l’élargissement avec le temps de la relation de la vie au monde. Eugène Michel
Notes(1) In Histoire(s) Naturelle(s), Le Jardin d’essai, 2001. Le Traité de Monologie est consultable sur le site Psychologie, éducation & enseignement spécialisé. (2) Buffon, Les Epoques de la nature, édition critique par Jacques Roger, Sciences de la Terre, Tome 10, 1962, réédition 1988, 343 pages. (3) Nous en sommes aujourd’hui à environ 4,6 milliards d’années. (4) Buffon imagine un effondrement du sol entre les continents. A. Wegener propose en 1912 la théorie de la dérive des continents. La théorie de la tectonique des plaques date des années 1960. (5) Op. cité, p. 220. (6) GF-Flammarion, n° 484, 1998. Dans cette édition, l’introduction remarquable d’Alain Pons positionne la place de Condorcet par rapport à la notion nouvelle de progrès et à Turgot. (7) Op. cité, pp. 289-290. (8) Librairie Vrin, 1974. (9) Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, 1822, in Ecrits de Jeunesse, Ed. Mouton, 1970, p. 287. (10) Gianbattisto Vico, La science nouvelle, Gallimard, 1993, pages 351 à 371. (11) Et ce qui limite la hauteur des montagnes, c’est le principe d’Archimède. Elles flottent en quelque sorte sur le magma. (12) La Société des Individus, Fayard, p. 293 (13) Idem., p. 266. (14) Ibid., p. 241. (15) La Civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, 1973, p. 278. Cité par Nathalie Heinich, La sociologie de Norbert Elias, La découverte, 1997, p. 7. (16) À ce sujet, deux livres fondamentaux sont à consulter : Histoire et Pouvoirs de l’écrit, H.-J. Martin, Perrin, 1990 et La Raison graphique, J. Goody, Éditions de Minuit, 1977. |
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