Ma meilleure ennemie

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roberto
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Ma meilleure ennemie

Message par roberto » 22 oct. 2009 14:56

Bonjour à tous,

Je me permets de soumettre à votre analyse la situation suivante :

J'enseigne en CLIS depuis 7 ans (capsais D), dans une petite ZEP d'une petite ville de province. Il y a cette année 12 élèves dans ma classe, entre 9 et 13 ans, 8 garçons et 4 filles. Le niveau global se situe sur le cycle 2. C'est un groupe calme en comparaison avec ce que je peux lire ici ou là sur ce forum, sans doute un recrutement encore dans l'esprit "perf" de naguère. Les élèves travaillent quand ils sont disponibles, font des progrès, sont parfois difficiles et demandent de l'énergie... Rien que de très ordinaire, si j'ose. J'attache une importance énorme dans ma pratique au respect de la parole et j'essaie autant que je peux de faire avancer le groupe dans la pensée réflexive. Nous pratiquons un quoi de neuf quotidien qui sert de base aux activités de la matinée, un conseil, et un atelier philo avec la rééducatrice (pendant qu'elle existe encore)...
Voici le problème :
Depuis l'année dernière, deux de mes élèves, filles, du même âge, arrivées en même temps dans la classe, non lectrices, sont dans une relation fusionnelle qui se joue sur un mode conflictuel très sévère.
Miroir : elle ne peuvent se passer l'une de l'autre mais ne se supportent pas, l'une "A" (gros suivi hdj+sessad, famille thérap) passe à l'acte souvent et de manière parfois très violente, l'autre "O" (demande sessad en cours) agit de manière insidieuse pour déclencher les crises de "A" avec, il faut le dire, un certain succès. Les autres élèves filles se "liguent" à l'une ou l'autre en fonction de l'actualité, ce qui ne fait qu'envenimer les situations. “O” semble se complaire dans la position de victime de “A”. “A” se dit en permanence la cible des provocations de “O”. Elle vivent toutes les deux dans des configurations familiales compliquées, avec des recompositions et de sérieux conflits entre parents biologiques et beaux parents. Elles manipulent toutes les deux les adultes de l'école à leur manière propre, ce qui ne fait qu'enkyster les soucis. Ce matin, la belle mère de “O” a menacé “A” de représailles si elle continuait à martyriser “O”. “A”, effondrée, jure qu'elle n'a rien fait et demande refuge dans la classe pour ne pas “péter les plombs”, chaque déplacement du groupe est problématique (aucun problème en classe, mais le conseil est également un espace propice à la manipulation inconsciente du groupe de l'une au détriment de l'autre). J'en passe... Je pense que vous voyez le tableau et que cette situation fait écho à beaucoup d'autres pour vous.
Que faire ? Que fais-je ? J'essaie de tenir le cadre dans la plus grande neutralité mais je constate que je me sens parfois obligé de protéger “O” de “A” et inversement, cela va de soi. Je me sens objet de manipulation, inconsciente, certes, mais objet impuissant, ce que je n'opposerais pas pour autant à “non tout-puissant”. J'essaie de concilier dans la classe les travaux de groupes, individuels et en grands groupes, pour éviter que l'une et l'autre ne soient systématiquement confrontées, j'ai mis en place des temps d'intégration différents pour qu'elles puissent exister l'une sans l'autre et je persiste à les faire travailler ensemble sur des temps courts.
Je pense être bien conscient que ce qui se joue ici est à mettre en lien avec les situations familiales, que ces filles rejouent plus ou moins consciemment les scènes de conflit vécues au domicile, d'autres conflits plus internes..., bien conscient également du fait que beaucoup d'éléments m'échappent et que mon attitude, ce que je renvoie de cette situation est très important, pourtant je m'épuise et le groupe s'épuise, nous sommes comme pris dans la transe de la répétition de ces scènes de conflit.

Avez-vous un avis, des pistes, une expérience similaire qui seraient susceptible de m'aider ?

Vive l'analyse des pratiques, caramba !

patrick
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Re: Ma meilleure ennemie

Message par patrick » 25 oct. 2009 16:38

ce qui fait écho chez moi c'est le cas de ces élèves qui sont très insécurisés et que seul une situation scolaire stricte rassure. Ils nous enferment dans un fonctionnement hyper rigide ou l'activité scolaire perd son sens au profit d'une activité "occupationelle" pare excitation. La classe comme refuge c'est bien le déplacement de la pensée sur un registre sans volonté de savoir, une activité fantasmatique peut être?
On peut sans trop s'avancer faire l'hypothèse d'enfants porteurs de fortes angoisses qu'ils n'arrivent pas à contrôler et qu'ils essayent de mettre à distance. En pratiquant la politique de l'autruche ou en déplaçant sur d'autres.
Peut être que le "quoi de neuf" est une situation trop ouverte pour elles, surtout d'entrée. En tout cas il me semble que vous réagissez bien en les ramenant à la tâche.
Tenir le cadre ne suffit pas (il peut être entendu comme un renforcement de cette activité mécanique vide de vie), il faut tenir le cadre de l'apprentissage, ce qui est un peu différent ! Il n'y a pas de danger à se mettre en situation de déséquilibre d'apprendre dans votre classe. Il faut amener ces élèves à se mettre en situation périlleuse (lâcher les habitudes répétitives) et leur prouver qu'il peut y avoir des satisfactions à cette aventure. Le cadre c'est souvent l'aventure ! Elle sera obligée de péter les plombs si elle veut apprendre, mais pas les plombs qu'elle croit. Ces autres plombs qui la plombent dans une position de non savoir, le cadre doit permettre "ce" pétage de plombs.

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Re: Ma meilleure ennemie

Message par Boogie » 25 oct. 2009 18:43

j'ai le sentiment que écrire ce que vous avez écrit a déjà fait une partie du travail d'ajustement pour lequel vous demandez des conseils.

"Vive l'écriture" aussi !
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Re: Ma meilleure ennemie

Message par bab0611 » 26 oct. 2009 17:43

en tous les cas, on voit que tu y as bien réfléchi !!!

et que tu les as bien observées !!

je n'ai pas de conseils, je ne connais pas ce genre de situation, mais je voulais juste dire que j'ai apprécié de lire ton message : il montre à quel point on peut se creuser la tête pour nos élèves !!!
bab.

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Re: Ma meilleure ennemie

Message par Céline71 » 27 oct. 2009 05:46

Et qu'est-ce qu'elles en pensent, elles, de leurs difficultés ? Peuvent-elles en dire un petit quelque chose ?

clairea
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Re: Ma meilleure ennemie

Message par clairea » 02 nov. 2009 09:52

Bonjour,

La relation imaginaire à l'autre porte toujours en elle une dimension agressive et dans le cas de ces deux enfants, l'écho identificatoire de l'une envers l'autre (et inversement) amène des tentatives de résolutions manifestement sur l'axe imaginaire.

Je sais que Lacan n'est pas un auteur très facile à aborder pourtant il vous donnerait tous les outils nécessaires à votre compréhension fine de cette situation.

Je vais essayer de vous retransmettre ce que ces outils me permettent d'entendre quand j'écoute la situation de A et de O.

Notre relation à l'autre, quel qu'il soit, se déploie selon l'axe imaginaire (pris pour caricaturer dans la dimension scopique, le regard, les apparences), l'axe symbolique (défini par un ordre qui donne une place à toute chose, ordre dont la fonction du père serait garant) et un axe réel ( plus évanescent).

Pour poser un peu les choses, la relation en 'miroir' selon vos termes, est la relation la plus aliénante qui soit parce qu'elle est tout entière prise dans la dimension scopique (le regard, être vu cf. le narcissisme), et que dans la dimension imaginaire stricte, la différence entre soi et non soi est à vérifier sans cesse, à construire en permanence et que pour en faire l'expérience, la meilleure solution reste l'agression de l'autre. C'est ainsi que nous voyons de très jeunes enfants mordre leur pair, alors qu'ils ne mordraient jamais un adulte par exemple. Ils expérimentent ce qui chez l'autre en tant que semblable n'est pas à eux... C'est pour cela aussi que la majorité des criminels sont dans l'entourage proche de leur victime...


Lacan l’indique à plusieurs reprises, il y a primordialement « entre les êtres humains une relation destructive et mortelle » (Lacan Séminaire I p 200). Cette agressivité, Lacan la décline, dans un texte de 1948 publié dans les écrits 1, en 5 thèses dont la quatrième énonce qu’elle « est la tendance corrélative d’un mode d’identification que nous appelons narcissique et qui détermine la structure formelle du moi de l’homme et du registre d’entités caractéristiques de son monde »


A et O semblent, selon votre description, entièrement prises dans la relation imaginaire à l'autre. La raison de cette "rencontre" nous échappe mais vous la voyez se déployer selon toutes les modalités vaines de résolutions imaginaires. Une seule échappatoire dans une telle situation ... un tiers qui va différencier ce qui ne parvient pas à se séparer.

Il vous faudrait, avec tout le tact nécessaire, jouer la censure.

A et O se confondent et se défont... Nommer ce qui les fonde, au besoin inventer une différence, donner leur à chacune une place, un ordre de passage, une responsabilité. La seule façon d'apaiser le déchaînement imaginaire, c'est d'injecter du symbolique et cela sera votre rôle. Demandez-vous aussi si ces différents passages à l'acte ne sont pas des appels pour vous mettre en position de tiers séparateur, vous le Maître.

Il n'y a pas d'autres voies. Le maillage symbolique du "u es ceci", "tu es ici" doit défaire la confusion imaginaire du même parcours, même classe, même âge, même sexe, même besoin de service de soin...

Soyez créatif, il vous appartient d'inventer et de mettre en valeur les différences. Et vous devez être le garant de la place de chacune dans votre classe. A cessera d'agresser O si cette dernière n' est pas l'écho d'elle même.

Si vous vous en sentez le courage, pourquoi pas un travail sur le portrait... C'est risqué mais ca peut être une bonne occasion de travailler sur le narcissisme... et chacun de vos élèves y trouverait un espace d'élaboration. Ça vous ferait un bon prétexte pour travailler sur ce qui chez O fait écho chez A et sur ce qui les distingue radicalement.

Demandez au psy scolaire de fouiller un peu dans l'histoire de ces enfants la question de l'identification... Il y a surement à comprendre dans la dynamique familiale et dans une éventuelle fratrie.

Bon courage à vous.

roberto
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Re: Ma meilleure ennemie

Message par roberto » 06 nov. 2009 11:56

Merci beaucoup pour cet éclairage, et puis félicitations pour avoir reussi à rendre la pensée de Lacan accessible, pour ma part, mes intrusions dans le séminaire m'ont laissé aussi fasciné que perplexe.
Je pressentais bien une lecture du type de celle que vous proposez, mais votre mise en perspective m'est précieuse.
Quelques éléments supplémentaires :
Lorsque O se rend en visite chez sa mère bio, elle refuse de s'alimenter, elle a un tout petit gabarit, ce qui lui a déjà valu d'être hospitalisée.
Lors de sa dernière visite, elle est revenue chez son père avec des traces "maman m'a fouettée avec le peigne", signalement et suivi sauvegarde. Apparemment, la mère a manifesté le refus de l'accueillir de nouveau chez elle.
J'essaie de travailler avec le père pour une prise en charge au CMP, qui pourrait se substituer aux séances d'ortho en libéral (problèmes pour réaliser certaines consonnes "papilon" pour "papillon" "k/t" etc... ce qui semble relever d'un obstacle psychique énorme et qui bien évidemment bloque l'entrée en combinatoire). Il est lui-même non-lecteur et un peu perdu mais manifeste une extrême bonne volonté, qui masque une relation de type fusionnel avec sa fille.
Petite anecdote qui me semble douloureusement signifiante, lorsque sa belle-mère vient chercher O à la sortie de l'école accompagnée du petit dernier dans sa poussette, elle ne lui adresse pas le moindre regard, elle se contente de faire demi-tour à la grille, et O les suit jusqu'à la maison.

A, elle, va mieux. Elle semble profiter du dispositif, particulièrement lourd, qui a été mis en place, toutefois je ne sais quelle importance accorder à l'effet de son traitement (thymorégulateur). Je suis particulièrement méfiant envers ce type d'option, mais dans ce cas précis, il s'accompagne d'une prise en charge psychothérapeutique et éducative de A et de sa mère, ainsi que de son père que j'ai contribué à remettre dans le jeu. Je suis très impatient de voir comment la situation évoluera sans étayage chimique.

Le portrait a été la base de mon travail en arts visuels pour la période 1, nous avons travaillé sur les photos des visages des élèves auxquelles nous avons fait subir des modifications (recherche de lignes, ajout de couleurs, interventions diverses...) travail passionnant, que je compte poursuivre.


J'essaie tant bien que mal de jouer la censure, mais je m'épuise à mesurer une distance parcourue insuffisante, ce qui entame mon tact et ma sérénité face aux inévitables enjeux contre transférentiels, c'est, vous l'aviez sans doute compris, ce qui a motivé en grande partie mon intervention sur ce forum.
Mais je tiendrai bon.
Merci encore.

clairea
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Re: Ma meilleure ennemie

Message par clairea » 06 nov. 2009 17:46

Bonjour,

Je poursuis mon élaboration au regard des précisions que vous apportez (merci à vous pour ce témoignage).

O utilise, semble-t-il, préférentiellement le retournement de son agressivité contre soi. Les troubles alimentaires et sa position provoquée de victime semblent des tentatives d'atteindre l'Autre sur un mode autodestructeur. Elle en appelle à l'autre, mais comme l'amour d'une mère se décline en terme d'agression ou de rejet, autant choisir de subir l'agression. C'est une impasse imaginaire très dangereuse pour cette jeune fille. L'orthophonie peut attendre... Mettez en avant à tout prix la psychothérapie. Je m'explique sur ce point ... toute relation duelle induit une relation transférentielle, l'orthophonie aussi. Or ce qui va se jouer dans cet espace transférentiel doit être maîtrisé et à visée psychothérapeutique pour défaire cette enfant de ses fantasmes liés à une relation imaginaire à sa mère très aliénante. Il y a un gros risque que durant les séances orthophonie, O provoque une distorsion de la relation à l'adulte qui rendrait bien peu utile l'espace rééducatif (une résistance passive et une cristallisation des troubles du langage est à craindre). De plus, la fragilité de O ne lui permettra pas d'investir différents cadres thérapeutiques et la priorité est ici d'ordre psychothérapeutique.

Pour A, la réponse chimique va sans aucun doute l'apaiser pour un temps. À l'effet chimique se surajoutera un effet clinique car un AUTRE savant lui a donné une lecture de son agressivité et de ses passages à l'acte qui la déculpabilise. La colère de A est cependant encore présente, et mériterait d'être entendue. Cela sera manifestement fait au vu des suivis dont vous parlez.

Pour votre place, je veux bien croire qu'elle est épuisante mais aussi passionnante comme le montre l'empathie pour vos élèves qui ressort de votre témoignage. Restez humble et bienveillant... envers vos deux élèves et envers vous-même... Dans cet espace de souffrance, la bienveillance est notre seule conviction. Il n'y a pas de vérité, de bonnes méthodes, il y a juste l'incertitude et le désir de bien faire. C est déjà si important quand nos élèves nous appellent à cette place si désagréable de séparateur et de contenant de leur souffrance.

Bon courage a vous

Clairea

roberto
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Re: Ma meilleure ennemie

Message par roberto » 09 nov. 2009 16:47

Le contenant, c'est bien ça. Je pense que c'est dans la capacité d'absorption sereine de cette douleur que tout, tant, se joue.

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